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Théodore WINBERG

Colonel de la Garde Impériale Russe

Ecuyer à la Cour de S.M. l’Empereur de Russie

SOUS LE JOUG

DES

SINGES

(Journal d’un Contre-Révolutionnaire)

 

 

"Pour le Bien Général"

Devise de mon Alma Mater ,

le Lycée Impérial Alexandre*

 

"Quand Même"

Ma Devise

 

"There are More Things in Earth and Heaven, Horati

Than were dreamt of in Our Philosophy"

"Hamlet"Shakespeare

 

 

 

Je dédie cet ouvrage à la mémoire de mes parents

qui m’ont élevé dans le respect des glorieuses traditions

du passé et des nobles préceptes de nos aïeux, ainsi qu’à

mon précieux ami, E.L. Werner, qui me fit pénétrer dès mon

plus jeune âge dans le domaine radieux de l’Idéalisme

ouvrant l’accès aux sublimes élans de l’Esprit.

 

Théodore Winberg

 

MON JOURNAL

 

 

Forteresse Pierre et Paul

Bastion de Troubetzkoï

Cellule 57

11 Décembre 1917

 

Ainsi, voilà déjà cinq jours passés dans une ambiance toute nouvelle pour moi de réclusion solitaire. A part mon inquiétude pour ma famille, dont j’étais totalement privé de nouvelles au début de mon incarcération, le temps passe assez vite et , pour le moment, le manque de liberté et la solitude complète ne me paraissent pas trop pénibles à supporter. J’avais pris l’habitude, pendant mon existence en ligne à la tête de mon régiment, dans le coin perdu où je campais avec mon état major, de me trouver fréquemment, en dehors de mon service, en tête à tête avec moi-même, sans toutefois avoir été jamais radicalement coupé du monde extérieur. L’homme a parfois besoin de ce tête à tête qui, s’il ne se prolonge pas trop longtemps, peut être salutaire à l’âme, à l’esprit et aux nerfs, principalement après les dix derniers terribles mois de nos épreuves révolutionnaires. Je me sens plus calme depuis que je suis contraint à cette solitude et la douleur que j’éprouve pour mon infortunée Patrie, déchirée, vendue, et trahie, me semble moins poignante. Il serait préférable peut-être de m’abstenir de toute lecture de journaux. Puisque je ne puis rien pour le salut de la Russie, ne serait-ce pas mieux de sombrer momentanément dans le nirvana, dans un état d’anéantissement désespéré ? Mais, les journaux me parviennent tous les matins dans ma cellule et, dans ces conditions, ne pouvant m’arracher aux intérêts communs, je me consacre à la lecture des sinistres et odieux détails de notre actualité. Pendant le reste du temps, qui comprend de longues journées et une partie des nuits, je retourne à mes années de jeunesse et je relis des romans anglais de la "Collection of British Authors" qui m’ont toujours détendu et apaisé. J’ai, par ailleurs, décidé aujourd’hui de commencer mon journal, ce qui m’avait tenté depuis longtemps.

 

Le train-train quotidien qui accaparait le coeur et l’esprit m’avait toujours empêché de mettre ce projet en exécution; il a fallu en arriver à "la réclusion solitaire" pour entreprendre une tâche qui aurait pu présenter quelque intérêt si elle avait été effectuée dès ma jeunesse. La vie a passé en tourbillon et me voilà arrivé à l’âge mur et presque au seuil de la vieillesse, car mes quarante et quelques années d’une génération russe qui n’a pas été particulièrement favorisée, comprend tant de pénibles épreuves, d’idéaux profanés et de poignantes déceptions que beaucoup des années écoulées pourraient compter pour le double.

J’écris comme il me vient à l’esprit. Si mon journal revêtait un caractère trop personnel, je le garderai pour distraire ma vieillesse ou pour ma postérité. S’il pouvait présenter un intérêt général, je serais heureux de le faire publier.

 

Sans avoir jamais vérifié cette tradition familiale, il paraît qu’un de mes ancêtres, de souche suédoise, aurait été emprisonné quelque 230-240 années de cela par un roi de Suède. Un autre de mes ancêtres, de souche française, aurait péri sur l’échafaud pendant les sombres et sanglantes années, mais non aussi infâmes que chez nous, de la révolution française. Je ne connais pas d’autres cas d’emprisonnement parmi mes ancêtres; mon aventure pourrait donc intéresser, sinon la société, tout au moins mes descendants.

 

Qui pourrait deviner les surprises de l’avenir ?

Puisque aujourd’hui, pour accéder à une rapide et brillante carrière politique, il suffit à nos dirigeants de faire valoir leurs années de détention (fut-elle dans des maisons de jeunes délinquants ou dans des prisons de droit commun).

Il se peut que les générations suivantes seront fières de se glorifier d’un aïeul qui, au cours des terribles épreuves traversées par son pays, ait maintenu le respect des traditions sacrées.

 

Le 6 Décembre dernier, à huit heures et demie du soir, j’étais en train de faire à ma fille cadette la lecture d’un livre de la Bibliothèque Rose, lorsqu’on vint m’annoncer qu’un militaire demandait à me parler. Je reçois fréquemment chez moi des soldats, ayant fait partie de mes anciens subordonnés, surtout parmi les Lanciers de la Garde de S.M. l’Impératrice, de l’escadron que j’avais eu l’honneur de commander; l’annonce de cette visite ne me cause donc aucune surprise. J’aperçus dans le vestibule un militaire inconnu qui me présenta mystérieusement un papier de la commission d’enquête prescrivant de procéder à une perquisition dans mon appartement et, s’il s’avérait nécessaire, de me mettre en état d’arrestation.

N’ayant participé à aucun complot contre le gouvernement bolcheviste, je fus étonné de la tournure que prenaient les événements. J’engageai néanmoins le militaire à me suivre dans mon cabinet de travail. Sur un ordre de lui à son escorte qui l’attendait dehors, toutes les issues de mon appartement furent occupées; tandis que leur chef fouillait mon bureau, ses soldats se dispersèrent dans les nombreuses pièces de mon logis. Je noterai que le premier militaire se comportait correctement à mon égard et à celui des membres de ma famille. Lorsque je lui demandai s’il avait confiance en ses hommes et si je ne devais pas craindre l’éventualité de quelques larcins, il me répondit avec conviction que "les soldats révolutionnaires ne toucheraient à rien".Or, comme je l’appris plus tard par ma femme, venue me rendre visite à la forteresse, il avait suffi d’un moment d’inattention pour que des bouteilles de vin et de nombreuses victuailles disparaissent du garde-manger; ma femme gardait précieusement ces dernières pour nos enfants, car le ravitaillement devient fort difficile aujourd’hui, même pour de riches "bourgeois" comme nous, dont les propriétés sont pillées, les immeubles réquisitionnés et l’argent confisqué dans les banques. Ce petit détail me conduit à de tristes réflexions: un détachement militaire vient arrêter le chef de famille, provoquant l’émoi et l’affliction de ses proches. La délicatesse élémentaire devrait inciter ces hommes à exécuter avec certains scrupules les ordres reçus. Notre soldat d’autrefois, instruit et commandé par nous, l’aurait certainement compris; mais "le soldat révolutionnaire" ne possède pas ce point d’honneur et ne peut concevoir ce sentiment qui n’est même pas héroïque, mais tout simplement humain. Pour tous ceux qui, comme moi, avaient passionnément aimé notre peuple, l’avaient servi et avaient cru en lui, cette constatation est bien décevante.

Et pourtant, entre les mains de nos officiers, le soldat russe avait été un bon soldat. Sous prétexte que nous ne savions pas le diriger, des petits avocassiers nous ont arraché l’oeuvre qui nous était si chère, si proche. Nous pouvons juger des résultats après ces dix derniers mois "d’absorption et d’extension de la révolution"...

 

Mes visiteurs fouillèrent chez moi jusqu’à minuit, mirent de côté un paquet volumineux de papiers, qui à mon avis n’avaient rien de compromettant, et m’invitèrent à les suivre. Je ne m’attendais pas à ce dénouement, puisque je n’avais jamais agi contre les autorités actuelles et ne pouvais être rendu responsable de mes idées, de mes sentiments, de mes convictions et de mes espoirs.

 

Ne désirant pas profiter de toute mon "escorte d’honneur", je demandais au chef de monter avec moi dans une voiture de fiacre et nous nous dirigeâmes ainsi vers la forteresse en devisant paisiblement. Mon compagnon était un soldat mitrailleur, assez instruit, militant socialiste ayant travaillé comme ouvrier dans une usine et, malgré son jeune âge, ayant déjà été incarcéré sous "l’ancien régime".Nous nous indignions tous les deux "des pillages des caves de vin" qui se propagent actuellement dans la ville et nous fûmes d’accord qu’il était essentiel de lutter contre les pilleurs par des mesures rigoureuses. En réponse à sa question si j’étais bien monarchiste, je répondis que je l’étais en effet et le demeurerai toujours.

 

Nous pénétrâmes dans l’enceinte de la forteresse vers une heure du matin. Etant donné la "large hospitalité" de cet établissement et l’affluence de ses "invités" - la procédure de mon incarcération se prolongea tard dans la nuit. Alors que j’attendais au greffe, un jeune militaire semi-intellectuel (j’appris qu’il était lituanien) me posa la même question que mon convoyeur, s’enquérant si je n’étais pas monarchiste; il reçut la même réponse affirmative et convaincante. Il me demande alors si je concevais la monarchie sur le modèle de la Constitution anglaise; Je lui répondis que, tout en admirant et en admettant cette constitution, vieille de sept siècles, pour le peuple anglais, je ne croyais pas que ce régime pouvait convenir au peuple russe. "Si vous nous laissiez, à mes amis politiques et à moi", ajoutai-je, "la possibilité d’élever et d’instruire le peuple russe selon nos principes, je serais heureux dans une nouvelle réincarnation de retrouver en Russie un régime établi d’après la conception anglaise".

 

A ce moment, un jeune individu vêtu de l’uniforme d’officier, aux manières désinvoltes, entra dans la pièce. Ce nouveau genre "d’individus vêtus de l’uniforme d’officier", créé pendant la guerre, se développait de plus en plus, au fur et à mesure que nos glorieux cadres tombaient sous les balles des loyaux ennemis extérieurs et des traîtres, des assassins et des déserteurs intérieurs. Cet individu qui était mon juge d’instruction me fit vider mes poches et me demanda si je reconnaissais avoir reçu chez moi Pourichkévitch* et ses amis.

J’avouai immédiatement ce forfait en ajoutant que je connaissais depuis longtemps cet homme de talent et que j’étais toujours heureux de recevoir chez moi ce courageux "citoyen" dans le sens le plus élevé de ce mot, titre tellement avili de nos jours. Mon juge d’instruction se contenta de ce bref entretien; je ne l’ai plus revu depuis huit jours passés ici et j’ignore encore les raisons de mon arrestation et le délit qui m’est imputé.

 

Je repris mon dialogue avec le militaire lituanien qui se plaignait que son pays avait été lésé sous la monarchie. Je lui expliquai que ni le Monarque ni le régime n’y étaient pour rien; tout venait du point de vue étroitement nationaliste des milieux influents sous la forte pression de certains journaux. Mon gentil lituanien acquiesça et, comme j’étais emmené vers mon cachot, je lui demandai ce qu’il pensait de l’avenir de la Russie. "Il y aura l’anarchie", me dit-il. "Nous y sommes déjà", rétorquai-je, mais qu’adviendra-t-il ensuite ? "Eh bien! Ce sera la monarchie", répondit-il d’un air convaincu... Je fus d’accord avec lui et lui souhaitai une bonne nuit.

 

Mon cachot, aux murs recouverts de peinture, me parut assez propre et spacieux, mais froid et humide, avec un ameublement primitif: un sommier, une table vissée au mur surmontée d’une lampe électrique; ni chaise, ni tabouret, un évier avec robinet, une cuvette de W.C..

Heureusement pour moi, tout en ayant été très gâté par la vie et tout en appréciant le confort et la bonne cuisine, je sais en cas de nécessité m’adapter à n’importe quelle situation. Possédant un excellent appétit je ne puis me contenter de la maigre nourriture qui m’est servie, composée évidemment des restes de "messieurs les sans-culottes" et largement suffisante à leur gré pour les "sales bourgeois".Je me fais donc servir un supplément de la cantine qui compense par la quantité, sinon par la qualité, le menu ordinaire. Il est évident qu’on mange mieux au "Nouveau Club", mais tout en reconnaissant les délices culinaires du cher club, je demeure stoïque, me souvenant de la maxime du feu Harpagon: "Il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger".

 

Ma cellule est éclairée par une lucarne située très haut sous le plafond et munie d’un grillage, ce qui en cette saison donne peu de lumière, et, comme l’électricité n’est distribuée que de cinq heures du soir à minuit, je suis condamné à une semi-obscurité quasi complète. Les bougies apportées par ma femme me sont d’un grand secours, mais je ne dois pas en abuser, car elles sont très rares dans la capitale de notre pays où l’on ne devrait manquer de rien et où tout manque aujourd’hui, alors qu’en Allemagne, après trois ans et demi de guerre, on peut trouver de tout et à des prix plus abordables.

Un détail: pour tous les mets, je dois me servir en guise de couvert d’une cuillère en bois; je n’ai droit ni à une fourchette, ni à un couteau, ni à aucun ustensile tranchant, par crainte certainement à ce que je n’attente à mes jours. Ce détail est un trait typiquement russe. Capable souvent des pires vilenies, le peuple russe a toujours cultivé dans bien des cas une sentimentalité de mauvais aloi, un humanitarisme doucereux qui m’irritent. J’évoquerai une histoire arrivée il y a des années de cela à une délégation scientifique russe invitée à un congrès pénitentiaire en Angleterre. Au cours de la visite d’une maison de détention de condamnés aux travaux forcés, nos délégués s’extasièrent sur l’organisation de l’établissement. En pénétrant dans la salle à manger pendant le repas des prisonniers, ils constatèrent avec horreur la profanation de leurs principes sur le code pénitentiaire: les condamnés se servaient de fourchettes et de couteaux... Ils demandèrent des éclaircissements à leurs hôtes et ce fut le tour de ceux-ci de s’étonner. "Mais voyons", s’exclamèrent nos humanitaires, "l’idée pourrait venir à ces malheureux de s'entailler la gorge avec ces ustensiles"... "Grand bien leur en fasse", répondirent sèchement les Anglais, "l’existence d’un gredin de moins ne présente aucun intérêt pour la société qui n’y perdrait rien, et cette affaire ne concernerait strictement que lui-même".

 

13 Décembre 1917

 

J’observe avec intérêt mes geôliers qui sont des soldats de service remplacés souvent. Je me pique de connaître à fond nos soldats précédents, mais un tout autre genre de soldats vient d’être créé, "la beauté et la gloire de la révolution" et c’est ce nouveau type de soldat que j’étudie. Il est vrai qu’autrefois j’avais affaire à des soldats soumis à mon commandement, alors que je me trouve aujourd’hui pour ainsi dire à leur merci en tant que "sale bourgeois", "contre-révolutionnaire" dangereux et en plus "détenu au bastion de Troubetzkoï". J’ai donc l’occasion d’admirer dans toute sa splendeur "notre peuple divin" exalté par nos poètes, en qui moi-même avec bien d’autres, avions mis tous nos espoirs. Voici quelques extraits de ces poèmes connus :

"L’esprit est impuissant à étreindre la grandeur de la Russie,

"Un vulgaire mètre ne saurait en mesurer les espaces,

"La Russie est d’une toute autre espèce,

"Croire en elle, voilà toute notre force..."

 

Et encore:

"Fléchissant sous le poids de sa Croix,

"Le Roi des Cieux t’a parcourue toute entière,

"Oh Terre chérie! Terre sanctifiée! Rêvée!

"Toute empreinte de Ses bénédictions..."

 

Quelle émotion nous animait tous en citant ces lignes, quelle ardeur nous précipitait au secours du "bon petit moujik". Hélas, "le bon petit moujik" a détruit les églises, piétiné la Sainte Croix, a pillé, violé, assassiné, déserté. Oh populistes bornés! N’en rejetez pas la faute sur "l’ancien régime" qui "tenait le peuple dans l’ignorance". Dans un bon nombre de pays européens, comme la Turquie, l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Grèce, le niveau intellectuel du peuple est loin d’être supérieur au nôtre. Et pourtant, dans les siècles écoulés, lorsque le développement du peuple russe était bien en dessous de celui de nos jours, ce peuple savait aimer sa Patrie, savait la défendre. Ce sont votre propagande, votre acharnement à saper les fondements de "l’ancien régime", vos théories nébuleuses et inapplicables qui nous ont précipités dans ce gouffre.

Dans ma cellule, je ne puis occuper qu’une des trois positions suivantes: Soit, marcher de long en large comme un fauve en cage, soit, demeurer assis sur ma couche devant ma table, soit, rester étendu. Il est pénible de piétiner toute la journée, aussi bien que de rester assis, ratatiné sur mon grabat, dans une position fort inconfortable qui déclenche une douleur dans les reins. J’adopte par conséquent le plus souvent la troisième position. J’étais donc étendu cet après-midi, lorsque la porte s’ouvrit livrant accès à deux visiteurs qui se présentèrent, l’un comme membre du Comité de la Croix Rouge, d’aide aux incarcérés politiques, l’autre comme médecin du même comité. Ils m’interrogèrent sur ma santé et mes besoins et s’informèrent si je recevais des visites de ma famille. Je les remerciai de leur bienveillance et répondis que je ne désirais rien(j’avais décidé de suivre l’exemple de Diogène), mais je fus très sensible à cette entrevue et chacun dans ma situation comprendra quel secours moral peut apporter cette organisation.*

 

Aujourd’hui, le journal "Nach Viek"(Notre Siècle), ci-devant "Rietch" a cité mon nom dans une information annonçant que le tribunal révolutionnaire allait juger incessamment l’affaire de V.M. Pourichkévitch, accusé de complot contre-révolutionnaire et incarcéré avec ses complices(parmi lesquels je figure aussi) dans la forteresse Pierre et Paul. Le journal indique que nous sommes également accusés d’avoir organisé la résistance des "Younkers" (élèves des Ecoles Militaires) à l’issue si tragique, après la victoire des bolchevistes. Cette dernière allusion m’émut vivement: si l’accusation d’avoir participé à un complot contre-révolutionnaire, tout en ne pouvant s’appliquer à mon cas, me laisse indifférent, celle d’avoir participé à la révolte des jeunes élèves des écoles militaires m’indigne profondément. Tout d’abord ma conscience ne m’aurait jamais autorisé à précipiter ces jeunes garçons au péril de leurs vies dans une affaire à l’enjeu douteux; évidemment si cette cause pouvait servir la Russie, j’aurais sans broncher marché avec ces mêmes garçons au feu. Mais, comme il s’agissait apparemment de conserver le pouvoir de Kerenski* , à ce hâbleur criminel, à ce personnage veule et médiocre, ne possédant aucun élément pour le rôle prépondérant qu’il prétendait jouer, tout imbu de la vanité et de la haine d’un arriviste incapable, je n’aurais jamais prêté main forte à une affaire aussi indigne. Au cours de ces dix mois, bien des hommes méprisables ont défilé devant nous, mais aucun ne m’a inspiré l’aversion que je garde pour Kerenski. Je note avec satisfaction que je suis arrivé à cette constatation non pas aujourd’hui, lorsque toute la société russe partage mon opinion, mais dès le mois d’Avril dernier quand un bon nombre de ceux qui sont maintenant de mon avis, appartenaient encore à la classe grégaire des admirateurs du "séduisant Kerenski" et m’accusaient d’aveugle sectarisme contre-révolutionnaire.

Hélas, les engouements du peuple russe n’ont pas été très heureux aux cours des dernières décades. Je crois que le dernier héros national méritant pleinement ce titre par ses dons extraordinaires et répondant aux espoirs et aux enthousiasmes du peuple, fut le général Michel Skobelev*.J’ai été le témoin d’autres engouements populaires qui furent tous malheureux; les élus furent toujours des médiocrités plus ou moins éminentes. Mais il faut dire qu’ils étaient tous des hommes d’honneur dont les noms ne sauraient figurer à côté de la "Kérénomanie". De plus, une personnalité aussi remarquable, un modèle d’honneur, d’héroïsme et de noblesse comme Pierre Arkadievitch Stolypine.*

14 Décembre 1917

 

Je viens d’être interrogé par le juge d’instruction et je sais enfin pourquoi je suis arrêté. Il m’est reproché d’avoir participé à "une conspiration contre-révolutionnaire, dirigée par V.M.Pourichkévitch, ayant pour objet le renversement du gouvernement de Kerenski et l’instauration en Russie d’un pouvoir ferme sous forme de dictature".Malgré les avantages que présenterait cette perspective, je n’avais jamais pensé, avant que mon forfait ne m’ait été formulé en toutes lettres, que nous avions vraiment envisagé l’éventualité d’un complot aussi précis. En ce qui me concerne, je ne vois dans les propos que j’ai pu tenir aucune preuve confirmant la dite accusation. En supposant même que ce crime soit établi, il avait pour objet la destitution du Gouvernement Kerenski que les autorités actuelles bolchevistes considéraient, comme nous-mêmes, injustifié et qu’elles avaient renversé en s’y substituant. On ne juge pas le vainqueur, mais le vainqueur doit garder le sens de l’équité et ne pas condamner des actes équivalents aux siens.

 

Nous sommes accusés plus loin de l’intention d’instaurer "un pouvoir ferme". Le but des bolchevistes était identique, sauf que notre conception voyait une dictature personnelle, alors que la leur voyait une dictature du prolétariat. Il me semble donc qu’il aurait été logique de nous laisser tranquilles.

Je m’arrêterai brièvement sur mes rapports avec V.M. Pourichkévitch que je connais depuis une douzaine d’années et qui m’avait séduit par sa sincérité, sa droiture, son idéalisme. Plus je l’observais dans toutes ses activités, plus j’appréciais ses dons remarquables.

Dès le début de la guerre, entraîné par l’élan des ses sentiments patriotiques, V.M.Pourichkévitch se plongea dans une activité productrice et bienfaisante. Je crois bien, qu’en ces trois années de guerre, il ignora tout repos, toute vie personnelle. Je le vis à Varsovie, à Lubline, à Riga et ailleurs, toujours brillant et consacrant ses dons extraordinaires d’organisateur à la tâche sacrée de la guerre. J’admirais ses stations de ravitaillement, ses trains sanitaires, où de charmantes infirmières accueillaient officiers et soldats et nous permettaient de nous détendre des dures épreuves de l’existence martiale. Tous étaient unanimes pour reconnaître et apprécier le secours apporté par les installations sanitaires modèles de Pourichkévitch. Les résultats d’une activité similaire d’Alexandre Ivanovitch Goutchkoff* , dont le rôle était bien plus important et qui jouissait pourtant d’une immense popularité dans les milieux intellectuels et "progressistes", étaient d’après mes observations nettement inférieures à l’oeuvre ardente de Pourichkévitch. Si ce dernier avait cherché des avantages pratiques ou convoité une brillante carrière, il aurait obtenu des gains matériels appréciables. Mais, incapable de s’adapter aux mesquineries de l’existence, il demeurait toujours désintéressé, fidèle à son idéal et à son immense amour pour la Russie.

Au début de l’été, je l’avais rencontré à Pétrograd; il était ému et indigné par les événements et souffrait pour notre pays condamné à toutes les épreuves. Bien entendu, nous échangeâmes des propos et des hypothèses sur les possibilités de libérer la Russie des doctrinaires et théoriciens dénués de tout programme, des politiciens impuissants dirigés par l’incapable Kerenski. C’est à ce moment qu’éclata l’absurde aventure de Korniloff entreprise par des hommes qui ignoraient les dessous de l’organisation révolutionnaire et qui devinrent les jouets de provocateurs et d’aventuriers.

Trompé, je participai à cette malheureuse affaire y jouant un rôle indirect, mais important. Ensuite, je revis Pourichkévitch qui venait de créer avec son frère et sa belle-soeur un nouveau journal "Le Tribun Populaire" que j’essayai de propager et de subventionner et pour lequel j’écrivis quelques articles. A la fin septembre, je revis Pourichkévitch chez un de mes amis où il avait réuni une dizaine de condisciples politiques. Il me demanda si j’accepterais de recevoir chez moi de vingt-cinq à trente personnes, ce à quoi j’acquiescai, et quelques jours plus tard, nous nous réunîmes tous un soir chez moi pour discuter des possibilités d’instaurer un pouvoir ferme, sans toutefois arriver à établir un plan concret.

Puis vinrent les sombres journées d’Octobre, la sanglante tragédie des élèves des écoles militaires, la victoire bolcheviste et l’instauration du gouvernement actuel.

"Le Tribun Populaire" fut réquisitionné, la famille Pourichkiévitch arrêtée.

 

Je récapitule les noms des personnes qui avaient été mes invités au cours de notre soirée. Il y avait B.B. Glinski, rédacteur du "Courrier Historique" qui vient de mourir. Arrêté et incarcéré dans des conditions très pénibles, il ne put résister avec son coeur malade aux privations de la réclusion solitaire (je suis à même d’en juger) et aux souffrances morales devant l’horreur de la catastrophe qui s’était abattue sur notre pays. Il y avait aussi l’éminent Général N.I. Ivanoff, ancien Commandant en Chef du Front sud-ouest; les généraux Serbinovitch et Pavloff, mon ancien Commandant du Régiment des Lanciers de S.M. l’Impératrice; le Général Komissaroff, ex-général Gouverneur de Rostov; mon vieux camarade de régiment, le Général Anitchkoff; des officiers de "l’Union du Devoir Militaire", association dont j’étais le Président, fondée depuis quelques mois pour essayer de maintenir dans l’armée le vieil esprit( hélas, cette association n’a plus de raison d’être, puisque l’armée est dissoute); le Capitaine Baron de Bodé, le Capitaine Chatiloff et beaucoup d’autres moins connus.

 

Cette affaire me reporte soixante-dix ans en arrière et me rappelle la célèbre "affaire Petrachevsky" qui éclata en 1848 et que je connais par de nombreuses lectures et par les récits de mon oncle G.F. Winberg, camarade de Petrachevsky au Lycée Impérial Alexandre.

A l’époque où il était encore pensionnaire de cet établissement privilégié, Pétrachevsky réunissait souvent autour de lui des camarades passionnés comme lui de lecture pour discuter sur les ouvrages qu’ils avaient lus et les commenter. Ayant terminé ses études, Pétrachevsky continue ces réunions chez lui une ou deux fois par semaine. Tous ces jeunes gens s’intéressaient aussi bien à la littérature qu’à la science, la philosophie et la politique et organisaient de véritables débats sur tous les sujets. A l’époque le fouriérisme était en vogue; les jeunes gens s’y intéressèrent et certains rédigèrent même des projets avec leurs plans sur la réorganisation de la structure de l’Etat. Parmi les membres de ce groupe se trouvait aussi un jeune officier qui soumit un jour à la lecture son propre projet. Ce jeune militaire s’appelait Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevsky qui fut notre gloire et notre génie, certainement le plus grand écrivain qu’ait produit le sol russe.

Ces réunions sympathiques de jeunes érudits qui préféraient aux jeux et aux divertissements de fêtards des distractions de l’esprit ne franchissaient pas l’appartement de Pétrachevsky et n’avaient aucun caractère de propagande, ni à plus forte raison de complot. Bien des parents seraient ravis de nos jours de voir leurs fils consacrer leurs loisirs à des divertissements aussi paisibles. Hélas, les fonctionnaires trop zélés du "3ème Bureau" veillaient. Ils procédèrent à une enquête et découvrirent un soi-disant "complot", ayant pour but le renversement du régime. Les trois principaux "coupables", dont Pétrachevsky et Dostoïevsky, furent condamnés à mort, mais graciés et envoyés aux travaux forcés.

Mon oncle n’avait assisté que deux ou trois fois à ces réunions à l’époque où il était encore pensionnaire du lycée. Sorti en 1850 avec la grande médaille d’or et ayant rapidement atteint les plus hauts sommets d’une brillante carrière administrative, ses sentiments loyaux au régime et ses opinions politiques d’extrême droite n’ayant jamais été mis en cause, il demeura néanmoins longtemps sous une surveillance occulte du "3ème Bureau".

Pour une sottise pareille, nous faillîmes perdre Dostoïevsky qui passa d’ailleurs dix ans aux galères. Au fait, nos récents galériens, promus aujourd’hui aux plus hautes dignités, font bien piteuse mine à côté de la brillante, de la lumineuse personnalité de Dostoïevsky; son patriotisme, sa foi profonde, son attachement à la monarchie étaient trop puissants, trop argumentés par l’inspiration de son génie prophétique pour se concilier avec nos pseudo-réformateurs de style révolutionnaire. En cette occasion, je ne voudrais pas trop en vouloir aux révolutionnaires de l’époque et aux jeunes des années 1880 qui surent montrer assez de sensibilité et d’idéalisme pour avoir fait des obsèques de Dostoïevsky une remarquable manifestation nationale, malgré les révélations des "Possédés".*

Qu’en pensez-vous, vous autres seigneurs d’aujourd’hui, de cet incident ? Vous le trouvez certes contraire à "la discipline du parti", oh méprisables nullités! prisonniers de votre parti-pris et de l’étroitesse décourageante de vos horizons.

 

Pour revenir à mon interrogatoire, j’espère n’avoir mis personne en cause par mes explications. J’ai d’ailleurs parlé très peu, me contentant de confirmations ou de dénégations aux questions posées par le juge d’instruction qui paraissait être très au courant des faits qui l’intéressaient. Je dois dire que ce dernier se comporte correctement à mon égard, mais il refuse de me mettre en liberté provisoire pendant l’attente du procès.

On comprend seulement la douceur du mot Liberté, lorsqu’on en est totalement privé.

 

15 Décembre 1917

Nous avons droit à une promenade quotidienne de vingt minutes environ dans la petite cour intérieure de notre bâtiment. Le premier jour de mon incarcération, je sortis accompagné d’un garde de corps, après quoi je décidai pour un tas de raisons peut-être absurdes, de rester dans mon cachot. Tout d’abord, j’espérais rencontrer au cours de ma promenade des compagnons de détention, si nombreux en ce lieu, et pouvoir au moins échanger quelques mots avec un être vivant. Or, étant sans doute considéré comme un criminel dangereux, je n’ai droit qu’aux promenades solitaires; aussi, dès ma première sortie, demandai-je de rentrer presque aussitôt. Mes enfants possèdent un bull-dog anglais de haute lignée, magnifique dans sa laideur; bien entendu, il est sorti par précaution plusieurs fois par jour; je ne sais pourquoi ma promenade me rappelle les sorties forcées de notre "Boutouze"(qui porte dans ses titres de noblesse le nom de "Néron"). En outre, j’étais prédisposé contre ces promenades par les circonstances qui les précédaient. D’habitude, à n’importe quelle heure de la journée, ma porte s’ouvrait avec fracas et une voix grossière proférait : "Habillez-vous pour la promenade". Je répondais invariablement par un "Je ne sors pas" aussi péremptoire. Cependant, hier, un "camarade" plus prévenant pénétra dans ma cellule en me disant gentiment : "Veuillez bien vous préparer pour la promenade" et je sortis en pensant que l’air frais ferait du bien au pauvre prisonnier.

Aujourd’hui, j’en fis de même et me cognai à Pourichkévitch qui, une pelle à la main, ramassait la neige d’un air sombre. Il m’annonça que nous nous trouvions certainement tous ici sur la dénonciation d’un certain K. qu’il considérait comme un provocateur. En ce cas là, j’étais le coupable, puisque c’est moi qui avait invité K. à la demande de deux de mes vieux amis de toute confiance qui me l’avaient chaudement recommandé. Je ne tins pas rigueur à Pourichkévitch de ses paroles, me souvenant qu’il avait été incarcéré quinze jours avant moi, alors que pendant ce laps de temps, j’étais encore libre et avais appris bien plus que n’en savait Pourichkévitch.

 

Au moment de rentrer, je vis soudain notre courette envahie par tout un troupeau de prisonniers, une quarantaine au moins, parmi lesquels j’en connaissais quelques uns: Le Général Bagratouni, chef d’Etat Major de la Région de Pétrograd, le vieux révolutionnaire-terroriste Bourtzeff* , le Ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement de Kerenski, M.Terestchenko et d’autres. Il y avait des civils, des militaires, des jeunes, des vieux, des professeurs, des intellectuels, des fonctionnaires etc... Au risque "de faire une effraction aux règles de la maison", je m’arrêtai un peu pour les examiner et ne pus réprimer un sourire: cette promenade deux par deux, comme des pensionnaires sous l’oeil vigilant d’une surveillante revêche, paraissait vraiment comique. Je lançai à Terestchenko qui me croisa en passant :

"- Quel mélange de peuples, de tribus, de visages, de langages, de conditions !"

- "Et vous ne voyez ici qu’un nombre minime de promeneurs",me répondit-il, "ce nombre est infime à côté de tous les autres groupes qui se trouvent ici !"

 

A l’attention des fonctionnaires du Ministère des Affaires Etrangères, je dois remarquer que Terestchenko est ici très en beauté: il s’est fait pousser une barbiche noire qui lui va. Je comprends ses succès dans le monde, mais... n’est-il pas trop jeune pour les fonctions de Grand Chancelier de la République russe ? Il pourrait répondre, "Je suis jeune il est vrai, mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre des années".La valeur non, bien entendu, mais l’expérience et la haute clairvoyance, si tout de même.

J’avais fait la connaissance de Terestchenko lors de la première visite de ma femme à qui j’avais demandé de m’envoyer au plus vite des bougies, car je suis plongé dans le noir pendant les trois quarts de la journée. Il entendit mes paroles et m’offrit aussitôt deux bougies dans l’attente des miennes, ce dont je lui fus très reconnaissant.

Au cours des onze journées de mon état d’arrestation, les quelques paroles échangées avec Pourichkévitch et Terestchenko ont été les seules.

Aujourd’hui étant le jour des visites(il y en a deux par semaine), ma femme avait amené avec elle le régisseur de nos propriétés que nous avions convoqué à Pétrograd lorsque j’étais encore en liberté pour avoir des renseignements plus précis sur ce qui se passait dans nos "ex-propriétés" et pour qu’il nous apporte surtout tout l’argent disponible qu’il possédait. Tout envoi par la poste risquait d’être confisqué et les espèces nous font bien défaut depuis que nous n’avons plus le droit de profiter des revenus de nos immeubles et que les banques sont nationalisées, bref depuis que toute possibilité a été enlevée aux "salauds de bourgeois" de continuer leur existence détestée et malsaine.

Nous comptions également sur lui pour nous apporter des provisions, son dernier précieux envoi(une dinde, des poulets, quinze kilos de beurre, un jambon et plusieurs fromages!!!)n’étant jamais arrivé à destination. Par miracle et par bien des astuces, notre régisseur réussit à nous apporter une somme importante d’argent dissimulée dans ses bottes, ainsi que de nombreuses denrées. La plupart de ses compagnons de route avaient été délestés dans le train de tous leurs colis par "les camarades".

 

J’appris par lui que tout se passait dans nos domaines de la manière "normale", en vigueur par ces temps troubles, mais que nous avions été favorisés par rapport à d’autres propriétaires. Bien entendu, les "sans-culottes" commandaient partout comme chez eux, déboisaient les forêts et occupaient les champs, mais la propriété elle-même n’avait été ni pillée, ni brûlée. Sur les cent vaches laitières "Sementhal" de notre ferme, le régisseur avait réussi à en vendre cinquante; les autres, avec le reste du bétail et tous les chevaux étaient devenus "la propriété du peuple".

Je comprends encore que la propagande socialiste ait troublé l’esprit des paysans sur leur droit de posséder toutes les terres, mais pour quelle raison doivent-ils prétendre aussi à nos biens mobiliers et immobiliers, à tout le cheptel, qui incontestablement ne leur appartient pas?

 

Je dois souligner que chaque innovation entreprise par moi sur nos terres était inspirée par le bénéfice que pourraient en tirer nos paysans. Sans ma présence, leur existence aurait certainement été moins rentable pour eux; quant au terrain, ils en possédaient tous suffisamment pour leurs besoins et bien souvent refusaient de labourer celui qui leur appartenait. Ma femme assumait le patronage de l’école paroissiale et moi-même celui de l’école ministérielle. Nous avions organisé à nos frais dans chacune des écoles respectives des repas quotidiens chauds composés de deux plats pour tous les enfants qui arrivaient souvent de loin et devaient se contenter pour toute la journée d’un casse-croûte apporté de chez eux. Nous étions heureux de constater le bienfait de ces repas sur l’état physique des enfants dont les mères nous dispensaient des louanges. J’instaurais également à mes frais une bibliothèque sur le modèle de celle que j’avais constituée autrefois pour les soldats de mon escadron. Elle contenait deux mille volumes et représentait une "université populaire" comprenant des oeuvres depuis les plus élémentaires jusqu’aux très sérieuses qui traitaient de l’agriculture, des métiers, de l’élevage, de l’histoire, de la géographie, des sciences, de la littérature etc... et qui permettaient à un lecteur presque illettré de devenir un homme instruit. Je me réjouissais de voir aussi que, grâce à mes taureaux, le bétail des paysans s’améliorait nettement.

 

En toute conscience, j’avoue que toute mon activité pour le bien-être des paysans(j’envisageais des plans plus étendus après la guerre) n’était inspirée ni par le désir de me faire valoir, ni par celui de devenir populaire, mais par le sentiment de collaborer à l’oeuvre commune de l’Empire Russe.

J’avais voué un attachement particulier à l’organisation de mon haras. Je possédais quelques étalons et incitais les paysans (bien entendu sans aucune idée de lucre) à amener leurs juments. Je me réjouissais qu’ils prenaient un soin particulier des poulains issus de mes étalons. Il est évident que j’étais très attaché à mes propres poulains, nés dans mes écuries. Même pendant la durée de la guerre, je m’échappais une fois par an pour venir rendre visite à mes chevaux. Et maintenant, parmi toutes les privations, tous les sacrifices qui résultent de la révolution, je ressens une poignante douleur à la pensée de ces chevaux devenus les victimes de mains grossières et méchantes.

 

Oh, peuple malheureux et stupide, si cruellement grisé, dupé et dépravé! Quelles souffrances t’attendent encore pour payer tes folles incartades? Quels flots de sang vont se répandre en châtiment de tous tes crimes?

 

16 Décembre 1917

 

Il est évident que seul un heureux hasard m’avait fait rencontrer hier des êtres humains au cours de ma promenade. Aujourd’hui, je me suis promené de nouveau en solitude complète. Suis-je vraiment un criminel redoutable soumis au régime le plus sévère?

 

Qui vivra verra...

 

17 Décembre 1917

 

Aujourd'hui, pour la première fois depuis mon emprisonnement, deux de mes gardiens ont engagé avec moi des conversations intéressantes que je tiens à noter.

Ce matin, un nouveau militaire de service pénètre dans ma cellule et me demande avec un accent indéniablement ukrainien : "qui êtes vous donc, Monsieur, je ne vous avais encore jamais vu?" Je satisfis sa curiosité et lui demandai de mon coté ce qu'il faisait ici au lieu de rentrer dans sa patrie l'Ukraine. Il me répondit qu'il avait raté le bon moment, que l'accès "en pays ennemi" était à présent interdit et qu'il préférait rester à la forteresse pour voir clair dans toute cette confusion:

" - Il y a l'Ukraine, la Sibérie, Pétrograd, les Allemands, c'est à n'y rien comprendre. Je ne sais plus lequel a raison, lequel a tord, lequel est le vrai libérateur du pays, tout est bien confus..."

 

L'après-midi, au cours de ma promenade, je vis mon gardien respectif me dévisager attentivement; après quelques tours, il se décida à m'interpeller:

- Seriez-vous, Monsieur, un militaire ou un civil et quelle est votre condition?

Je lui expliquais qui j'étais et ce que je faisais.

"C'est à n'y rien comprendre", reprit-il; "la forteresse est remplie de prisonniers; on ne sait plus qui a tord, qui a raison. Je pense qu'aucun de vous n'est un criminel; tout bonnement vous ne savez plus qui est celui que vous devez servir: un jour, c'est l'un qui devient le chef et qui jette tous ses non sympathisants en prison; un autre jour, c'en est un autre qui se présente et qui reprend de nouvelles arrestations, c'est un vrai imbroglio..." Je lui expliquai qu'en ce qui me concernait, je n'avais fait courbette au cours de ces dix mois devant aucun des dirigeants successifs, que je n'avais pas l'intention de le faire et que j'agissais toujours comme le dictaient mon honneur, ma conscience et le bonheur de mon peuple, ainsi que les lois divines dont le peuple russe s'était actuellement détourné.

Mon explication parut lui plaire beaucoup: "C’est bien d’agir selon sa conscience; de nos jours, personne n’en possède plus... Je viens de rentrer du front de Roumanie; nous en aurions terminé avec les Allemands dès le printemps dernier, mais voilà, la discipline fut abolie et la débandade survint... Maintenant, il n’y a plus rien à faire... Ils ont perdu notre pays... Nous aurions certainement été les vainqueurs, mais pourquoi diable ont-ils aboli la discipline?" J’étais prêt à embrasser pour ce discours mon brave soldat du 3ème Régiment des Tirailleurs de la Garde.

Voilà deux entretiens dans la même journée qui m’ont mis du baume au coeur. Messieurs les révolutionnaires(pardon, camarades!!!) faîtes vigilance! Un certain trouble n’envahirait-il pas les esprits? Le désarroi et le doute conduisent au mécontentement qui peut dégénérer en une révolte spontanée, violente et irrépressible d’un peuple trahi et berné. Vite, appliquez des mesures rigoureuses, multipliez les prisons, érigez des échafauds, étouffez la parole libre. L’heure du règlement des comptes n’approcherait-elle pas? La Justice divine ne descendrait-elle pas sur le pays criminel?

 

18 Décembre 1917

 

Voilà deux samedis et deux dimanches passés à la forteresse. On a dû certainement célébrer à la cathédrale de ce bâtiment deux fois les vêpres et deux fois la messe. Personne des autorités n’a songé à y emmener les détenus désireux d’assister aux services. Le premier samedi, j’avais demandé à un des gardiens de m’accompagner aux vêpres. Stupéfait, il me lança un regard plein d’animosité en rétorquant que personne ici n’avait le temps de nous accompagner aux offices. Pourtant, à l’époque que l’on veut nous persuader de désigner sous le nom "d’oppression populaire", tous les criminels enfermés à la forteresse pouvaient à leur moindre désir assister aux offices religieux. Les dix maudits mois qui viennent de s’écouler m’ont convaincu que le point de vue actuel sur les questions du culte diffère radicalement du précédent. Il ne s’agit pas de négligence, mais d’une tendance de mépris, de prévention, je dirai même d’une sorte de crainte contre tout ce qui touche à la religion chrétienne.

Aucun des gouvernements révolutionnaires, aucun décret, aucun manifeste, aucun des discours verbeux, mais creux(même ceux de la vieille Brecko-Brechkovski* , qui, par son âge, n’est pas loin de franchir le "grand pas"!) n’ont jamais mentionné le secours divin dans des entreprises censées être dirigées pour le bien du peuple.

 

Lorsque au mois d’août, le Concile Religieux se réunit à Moscou pour l’élection du Patriarche, ce qui semblait représenter un grand événement pour l’avenir du pays, aucun membre des autorités civiles ou militaire ne jugea bon d’assister au Te Deum solennel de l’inauguration. Seul, le Maire de Moscou crut de son devoir de ne pas se dérober à cette obligation, mais encourut ensuite des ennuis de ses collègues, n’appartenant pas dans leur majorité à la religion chrétienne.

 

Au printemps de 1917, tout au début de la lune de miel de la révolution, lorsque toutes les classes de la stupide société russe se réjouissaient de leur soi-disant liberté, je me trouvais par hasard à Kalouga (chef lieu du département où sont situées mes propriétés) au moment de l'inauguration d'un congrès départemental des paysans. Tout en n'étant qu'un visiteur de passage, je crus bon d'y assister et m'adressai même aux paysans par une brève allocution. Je fus surpris de n'y rencontrer aucun des hobereaux, ni propriétaires sédentaires dont la présence aurait été favorable pour pouvoir juger de l'état d'esprit des paysans et au besoin prendre en mains leur administration. Il était évident que le parti "I.P." (intellectuels paniqués) influençait fortement les tendances de toute la société russe.

 

Personne n'ignore la part que la religion a toujours joué dans l'existence des paysans russes; aucune nouvelle entreprise ne se passait sans un Te Deum solennel. Appelons cette coutume habitude ou mise en scène rituelle, ils y tenaient toujours. Je fus donc étonné de voir le congrès débuter par des discours vaseux de nombreuses délégations sans aucune cérémonie religieuse pour implorer le secours divin devant les grands revirements effectués et les nouvelles tâches à entreprendre. J'en fis la remarque à quelques paysans que je connaissais; ils parurent désolés et gênés par cette lacune, mais répondirent qu'ils n'avaient pas osé en parler aux dirigeants par crainte de les mécontenter. Ce cas est assez significatif et se passe de commentaires.

 

Dès les premiers jours de la Révolution d'Octobre, des exemples innombrables démontrèrent nettement la prévention des nouvelles autorités à l'égard de la religion chrétienne, de l'Eglise Chrétienne et des serviteurs de cette Eglise. D'où vient cette haine contre le christianisme et qui donc aurait intérêt à l'attiser? Et quelle est dans ces circonstances la réaction du peuple russe qui avait toujours manifesté un profond attachement à son Eglise? Quelle est celle de toute la classe intellectuelle?

Hélas, tous les deux attendent docilement, passivement avec indifférence. Ne dirait-on pas que cette classe intellectuelle a épuisé sur les ordres du Parti toutes ses ressources d'indignation contre les innocentes lacunes des Ministres du Tsar(elles nous semblent maintenant tellement puériles), tous ses jets de salive à rassasier et à savourer des commérages sur Raspoutine? Ou bien peut-être, le monstrueux gourdin n'est-il pas encore levé pour s'abattre sur elle comme une messe et la sortir ainsi de sa torpeur?

 

19 Décembre 1917

 

Mon séjour au Bastion Troubetzkoï s'est brusquement interrompu aujourd'hui. Je venais à peine de terminer mon frugal repas de midi quand un surveillant franchit le seuil de ma cellule en m'intimant l'ordre de ramasser mes affaires et de le suivre au greffe, car j'allais être transféré avec un important convoi de détenus à la prison "Kresty" ("Les Croix" - prison destinée aux condamnés de droit commun).

Je retrouvais au greffe tout notre groupe: le Général Boldyrev, Commandant de la 5ème Armée, déjà condamné à trois ans de travaux forcés pour être demeuré fidèle au généralissime du Gouvernement Provisoire, Kerenski, et avoir ignoré celui du gouvernement bolcheviste; l'Adjudant Krylenko; le Colonel Mouffel, chef de bataillon de l'Ecole du Génie Militaire Nicolas, dont les élèves s'étaient soulevés contre les bolchevistes; le journaliste Chipov, coupable d'avoir été le voisin de palier d'un distributeur de tracts contre-révolutionnaires; enfin quatre "complices" de Pourichkévitch.

Nous attendîmes quelque temps au greffe pendant que nos papiers étaient visés et que les dix soldats de notre escorte déjeunaient et nous nous mîmes en marche chargés de nos fardeaux à travers les rues de Pétrograd. Au cours de notre défilé lugubre, le Général Boldyrev laissa échapper une exclamation: "Voici la reconnaissance du pays et du peuple à ses officiers-combattants qui pendant trois ans et demi ont abandonné tout intérêt personnel et n'ont vécu que pour le salut et la défense de leur Patrie...".

Boldyrev et moi trouvâmes bientôt une voiture privée qui accepta de nous conduire moyennant quarante roubles(cent francs de 1917) à la prison; nous y montâmes avec tous les bagages de nos compagnons et nous nous dirigeâmes ainsi vers notre nouvelle geôle où on nous fit attendre au greffe l'arrivée de tout le groupe.

Lorsque nous fûmes tous réunis, des employés fort prévenants, secondés par deux jeunes filles aimables, commencèrent à nous inscrire dans leurs registres. Quand vint mon tour, un jeune homme en uniforme avec des galons de sous-officier me demanda mon nom et mes qualités. Je répondis: "Je suis un ci-devant et je ne sais vraiment pas comment décliner mes qualités. Ecrivez donc: ci-devant noble, ci-devant Colonel de la Garde, ci-devant Ecuyer à la Cour de sa Majesté l'Empereur."

" Avec l'autorisation de Votre Excellence" reprit à ma surprise mon bienveillant interlocuteur, "je vous inscrirai Colonel, avec l'espoir que les mauvais jours touchent à leur fin et que nous reviendrons à l'Ancien Régime".

Il faut dire que la majorité des employés et des autorités pénitentiaires des "Kresty" manifestent beaucoup de sympathie à l'égard de tous les contre-révolutionnaires; ils ont mis à notre disposition un étage entier nous isolant complètement des "droits communs". Pourtant, nous avons été très affectés par notre transfert parmi la lie de la population de la capitale. Notre séjour à la forteresse en réclusion solitaire était bien pénible, mais au moins nous nous sentions dans une situation plus digne de nous, plus honorable, alors que notre installation parmi les bas-fonds, filous, voleurs et criminels de droit commun la rend bien plus humiliante.

Chacun de nous est censé être maintenu en réclusion solitaire, mais, par une attention exceptionnelle de nos surveillants, nous ne sommes enfermés que la nuit, ce qui nous donne le loisir de nous promener librement dans les couloirs et de communiquer entre nous; après quinze jours de solitude complète à la forteresse cet avantage nous parut fort appréciable.

Prison Kresty

Cellule 537

 

20 Décembre 1917

 

Ma première nuit aux "Kresty" fut un supplice. Toutes les cellules sont glaciales ici et la mienne, située tout au bout du couloir, l’est particulièrement; je n’y pénétrai qu’à vingt-trois heures après m’être abandonné jusqu’à la dernière possibilité au contact humain. Je pensais toute la nuit grelottant sur une chaise, vêtu de mon pardessus et coiffé de ma toque de fourrure; dès que ma porte fut rouverte, je sortis transis dans le couloir qui me parut bien plus chaud. Heureusement, je pus la nuit suivante m’installer avec deux jeunes officiers dans une cellule plus confortable, mais ici les cellules sont deux fois moins grandes que celles de la forteresse.

 

31 Décembre 1917

23h30

 

Mon journal s’est interrompu par suite d’une existence toute nouvelle aux "Kresty", parmi une société animée. Notre procès a commencé et nous attendons sa fin pour le 2 Janvier. J’espère l’année prochaine poursuivre la rédaction de mon journal. Ce soir, je demande au Ciel de bénir pour 1918 notre Tzar avec tous les siens, le Pays et ma propre famille. Qu’il me permette de remplir dignement mon devoir de sujet, de soldat, d’époux, de père, de fils et de frère.

Que cette année nous soit heureuse, lumineuse, joyeuse et profitable.

 

Amen

Prison Kresty

Service Chirurgical

de l’Hôpital Pénitentiaire

 

6 Janvier 1918

 

Il y a eu un grand arrêt dans mon journal. Dès mon installation aux "Kresty" , je m'étais retrouvé parmi une nombreuse société dans des conditions toutes différentes de celles de la forteresse où ma solitude favorisait mon besoin de confier au papier mes observations. De plus, le froid glacial dans nos minuscules cellules me privait d'un minimum de confort nécessaire pour écrire. Enfin, notre procès qui avait débuté en même temps vient de modifier notre état de prévenus en celui de condamnés.

 

Je regrette cette interruption; en ces quinze jours, j'ai subi des impressions nouvelles, noté de multiples observations, trouvé de nombreuses relations. Je vais donc essayer de récapituler tous ces détails et surtout les péripéties de notre procès et la description des personnalités rencontrées les plus marquantes.

 

La première séance du "Tribunal Révolutionnaire" pour l'affaire Pourichkévitch, installé dans le Palais du Grand Duc Nicolas, sur les rives de la Néva, non loin de la célèbre chapelle du Sauveur, fut fixé au 22 Décembre à midi. A l'heure prévue, les prévenus y furent conduits sous escorte en deux groupes: le premier venant de la forteresse comprenait V.M. Pourichkévitch, le Capitaine Baron de Bodé du régiment des Hussards de la Garde de Grodno et le jeune aspirant officier Graff; le second groupe venant des "Kresty" comprenait le Colonel B.M. Mouffel, I.D. Parfenov jeune et riche industriel de Pétrograd, le Lieutenant de la "Division Sauvage" P.N. Popov, le Capitaine A.A. Kovanko du régiment d'Ismaël de la Garde, trois autres officiers mêlés on ne sait trop pourquoi à notre procès et moi-même.

 

Je franchis avec un serrement de coeur le seuil de l'édifice que je connaissais bien dans des conditions si différentes. J'y avais dîné pour la dernière fois dans le courant de l'hiver 1914, année si funeste pour la Russie et pour nous tous. Le petit palais décoré avec beaucoup de goût étincelait alors de mille lueurs et son Hôte Auguste, le Grand Duc Nicolas, nous en faisait les honneurs. Je ne me souviens plus très bien des convives qui devaient être soit les officiers de mon régiment des Lanciers de la Garde de S.M. l'Impératrice, soit les officiers supérieurs de notre Division de la Garde, mais je sais fort bien que personne de nous, au cours de ce dîner animé et cordial ne se doutait que nous étions à la veille des événements tragiques qui précipitèrent la Russie dans le chaos et que notre Auguste Hôte serait trois plus tard destitué non seulement des toutes ses prérogatives, mais aussi de ses droits civiques les plus élémentaires.

Le Palais était loin de ressembler aujourd'hui à celui que j'avais connu; tout y avait été saccagé, souillé, pillé; des hommes à la mine patibulaire, du type très accusé non russe y circulaient; des soldats débraillés qui avaient tout perdu de la belle prestance martiale de nos régiments d'antan lançaient des ordres. La Salle du Tribunal, ancien salon du Grand Duc à coupole vitrée, était pleine de monde comprenant d'une part la famille et les amis des prévenus, d'autre part les maîtres des destinées de l'infortunée Russie, des ouvriers et des soldats.

 

Nous attendîmes longtemps dans une pièce attenante, l'ancienne salle à manger. J'ai omis de rappeler qu'en plus des personnes citées au nombre des prévenus se trouvaient deux très jeunes gens: Le Duc D.G. de Leuchtenberg et l'étudiant Gaskette qui n'avaient aucun rapport avec notre procès. Je connaissais très bien la mère du jeune Duc, la Princesse Repnine avec qui j'avais joué dans mon enfance à Kiev où mon père commandait à ce moment la 12ème Division de Cavalerie et où le sien était Maréchal de noblesse du département. J'avais été très lié à son frère, décédé depuis, par notre passion commune pour les oiseaux et les animaux; nous avions transformé plusieurs pièces de nos appartements respectifs en volières et véritables ménageries. Je n'avais jamais songé à me voir déambuler sous escorte dans les rues de Pétrograd aux côtés du fils d'Hélène Repnine.

La séance s'ouvrit vers deux heures; les soldats nous introduisirent dans la salle et nous installèrent sur le banc des prévenus. Le banc de la défense était occupé par les deux célèbres avocats, père et fils Bobrichtchev-Pouchkine qui avaient gracieusement offert à V.M. Pourichkévitch de le défendre et qui assumaient aussi la défense de six autres prévenus de notre groupe. Il y avait aussi trois autres défenseurs pour le jeune Duc de Leuchtenberg et Gaskett.

7 Janvier 1918

 

De toute la journée, je n'ai pas réussi à écrire une seule ligne de mon journal. J'espère pouvoir reprendre demain le compte-rendu de notre procès; pour le moment, comme il est déjà fort tard, je me contenterai de parler de la journée d'aujourd'hui.

Nous formons au service chirurgical de l'Hôpital pénitentiaire un groupe de prisonniers politiques très lié. Seul, le Général Tchérémissov, ancien combattant en chef du Front Nord, se tient à l'écart; nous nous évitons réciproquement en raison de sa soumission trop ostensible aux dirigeants successifs depuis la révolution.

Il faut préciser que nous avons tous échoué au Service Chirurgical uniquement grâce à la bienveillance des autorités pénitentiaires désireuses de nous éviter la crasse et le froid du "régime de droit commun". Espérons que cette situation durera, car nous sommes plusieurs, y compris moi-même, à être condamnés aux travaux forcés et cette perspective est loin d'être attrayante.

 

Mais quel mélange de distinctions politiques dans notre groupe pourtant uni. A peine arrivé, je tombais sur mon camarade du Lycée Alexandre, A. Khovstov, ancien député de la 4ème Douma, ancien Ministre de l'Intérieur et la "terreur" de tous nos libéraux. Il m'emmena dans le local où se trouvaient en paisible tête à tête l'ancien Chef de la Police, puis adjoint au Ministre de l'Intérieur(qui avait activement influencé la démission de Khovstov), S.P. Beletzki, et le célèbre socialiste-révolutionnaire , le terroriste V.L. Bourtzev. La détention réunissait ainsi non seulement des convictions politiques diamétralement opposées, mais aussi des rapports personnels jadis hostiles. Il est curieux d'observer la touchante cohabitation de ces deux hommes, Bourtzev et Beletzki, qui s'étaient réciproquement épiés et poursuivis et qui évoquaient aujourd'hui des souvenirs de leur lutte en les éclairant d'informations justifiant leurs agissements. Sans aucun doute, Beletzki représente par son instruction, son esprit, sa connaissance des phénomènes sociaux et son expérience, une valeur nettement plus remarquable que celle de son ancien antagoniste. Sa personnalité est également plus attirante par sa sensibilité, son amabilité, sa sympathie. Bourtzev, dans ses rapports personnels, serait un vieillard plutôt sympathique et débonnaire, mais imbu de sa propre personne et vaniteux à l'excès. S'étant consacré au dépistage politique et devenu pour ainsi dire le "chef et l'informateur de la police révolutionnaire", il donne de ce fait l'impression de porter des oeillères, ce qui, joint à son "esprit de Parti" et son sectarisme, amoindrit sensiblement sa personnalité. Sa grande connaissance des milieux révolutionnaires rend ses récits divertissants. Ses courageuses attaques dans la presse contre Kerenski en faveur du Général Kornilov qui lui valurent son incarcération par le gouvernement communiste, m'inspirent un certain respect pour lui, malgré toute ma répugnance à l'égard de ses activités précédentes. Je dois avouer que je suis heureux d'avoir trouvé en Bourtzev un homme fort inférieur à la réputation faite par son clan qui le représentait comme une personnalité marquante. Je vois avec satisfaction que cette prétendue "force" dans le camp de nos adversaires est bien inférieure à la nôtre représentée par Beletzki et par beaucoup d’autres. Ce qui me choque le plus dans Bourtzev, ce sont ses récits vantards et inconscients sur ses actes terroristes les plus odieux.

Hier, 6 Janvier, jour de l'Epiphanie, j'eus avec Bourtzev un incident significatif.

L’aumônier de la prison vint nous rendre visite en nous aspergeant d’eau bénite. En prenant congé de lui, je lui demandai de me remplir un verre de cette eau dont je bus une gorgée et fis le tour de mes compagnons de détention en leur offrant d’en faire de même. Tous acceptèrent en me remerciant et avalèrent une gorgée de mon verre. Sans penser malice, j’abordais Bourtzev qui se promenait dans le couloir. A ma grande stupéfaction, il repoussa des deux mains le verre que je lui tendais et refusa l’eau bénite. Jusqu’ici, je croyais que seuls les esprits des ténèbres redoutaient la Sainte Croix et les attributs de la religion chrétienne; je vois maintenant que les mêmes sentiments animent l’intolérance révolutionnaire et l’étroitesse de " l’esprit de Parti ". Comment ces hommes qui aspiraient à prendre en mains la destinée du Peuple Russe et à faire son bonheur d’après leur programme utopique et doctrinaire, comment ces hommes ne comprennent-ils pas qu’il est essentiel de ne point dédaigner les principes de la foi populaire, les coutumes et les croyances enracinées depuis des siècles. Cette ignorance dévoile la tragédie imminente de nos partis libéraux qui se sont détachés de leurs souches et se sont égarés dans leurs théories nébuleuses et abstraites.

 

Après mon séjour à la forteresse et aux "Kresty", les conditions de notre existence à la Section Chirurgicale me semblent somptueuses. La nourriture, composée d’une soupe, de pommes de terre et le soir d’un porridge est mangeable. Nous la complétons par le contenu des paquets que nous recevons de nos familles (deux de nos compagnons se chargent du partage) et par des repas de la Croix Rouge.

 

Je poursuis la description de nos principaux codétenus. S.P. Beletzki* , dont j’ai déjà parlé plus haut, possède une personnalité de premier plan. Je n’avais jamais eu l’occasion de l’approcher avant son incarcération et je ne le connaissais que par les commérages des journaux et par des appréciations défavorables, tendancieuses et injustes. Dès mon premier contact avec lui, je compris qu’il était un homme fort intelligent, de grand coeur, bienveillant, doté d’une riche expérience et d’une conception très nette des intérêts de l’Etat. Appartenant à la catégorie très respectable des " self made men ", il commença sa carrière après de brillantes études à la Faculté de Kiev, comme fonctionnaire au Cabinet du Gouverneur Général de Kiev, fut nommé ensuite Vice-Gouverneur dans une ville de province, étudia avec beaucoup d’attention les courants révolutionnaires de la société russe et arriva au poste important de Chef du Département de la Police où il fut parfaitement à sa place. Il est regrettable que par suite d’intrigues, cet homme de valeur ait été écarté d’un poste où il était utile et compétent.

A.N. Khvostov* , ancien Ministre de l’Intérieur, homme d’extrême droite énergique et décidé, supporte avec courage son état de détenu, mais je ne doute pas que les chaînes de sa captivité lui semblent lourdes.

S.M. Salltykov, social démocrate, se trouvait aux travaux forcés à l’avènement de la révolution. Il se vit aussitôt promu au poste de Gouverneur Général d’Irkoursk et ensuite à celui d’Adjoint du ministre de l’Intérieur. Il ne doit pas être dénué de qualités, mais à l’instar de tous les "hommes de Parti" paraît extrêmement sectaire.

I.D. Parfanov, ingénieur et riche industriel de Pétrograd, semble être un homme agréable et sensé.

A.A. Kovanko, officier de la Garde, très cultivé et réservé, passe son temps à écrire des poèmes non dépourvus de talent. Très croyant, sa piété est imprégnée de mysticisme.

 

Je partage ma cellule avec le Général Boldyrev, Mr Kondratiev et le jeune Lieutenant Popov. Le Général W.G. Boldyrev est fils de paysan, ce qu’il avoue sans fausse honte. A force de privations et d’efforts, il termina de bonnes études secondaires et puis l’Ecole de Topographie. Il commença son service dans un régiment d’infanterie et après les trois années obligatoires de sa carrière militaire, il entra à l’Ecole Supérieure de Guerre d’où il sortit major de sa promotion. Au moment de son arrestation, à quarante-trois ans, il était Commandant de la 5ème Armée ayant débuté à la déclaration de la guerre comme Chef d’Etat Major de la 2ème Division d’Infanterie de la Garde. Une progression aussi rapide n’étonnerait personne aujourd’hui, puisque la révolution a fait accéder à des postes de commandement des 2èmes classes à peine lettrés, mais les états de service du Général Boldyrev ne sont évidemment dus qu’à ses mérites personnels. En outre, il ne possède aucun trait antipathique des "parvenus" et ne crée pas de dissonance dans l’union de notre petite communauté. D’opinions "libérales", il dut certainement accueillir avec enthousiasme la révolution, mais reconnaît parfaitement maintenant l’horreur du gouffre où elle a précipité le pays.

A.M. Kondratiev, fonctionnaire des ministères de l’Intérieur et de l’Agriculture, président du "syndicat des fonctionnaires" est responsable du "sabotage"de ceux-ci, ce qui lui vaut la prison aujourd’hui. Il est diplômé de plusieurs facultés et spécialisé dans la statistique. Il accepte philosophiquement sa détention qui, dit-il, lui a permis de connaître et d’analyser des hommes intéressants qui se détachent de la masse commune.

Mon troisième cohabitant et inculpé dans mon procès est le jeune P.N. Popov, âgé de vingt-cinq ans, déjà trois fois blessé au cours des attaques de sa "Division Sauvage", à la bravoure légendaire. Il est le type même de l’héroïsme et possède un caractère très accommodant, tout en faisant preuve d’une grande ténacité dans la ferveur de ses convictions monarchistes. Son comportement à notre procès fut parfait. J’ai pour lui un sentiment très tendre, car il me rappelle ma propre jeunesse. Sa marraine, Elisabeth Chabelski-Bork, qui vient de mourir, fut une femme d’action et de lettres connue. Son roman "Les Rouges et les Noirs", dont le sujet est tiré de l’époque trouble de 1903 à 1907 et qui décrit les coulisses du "Mouvement de Libération" et de ses chefs occultes qu’elle avait approchés, m’avait frappé. La totalité de l’édition fut mystérieusement rachetée dès sa parution et disparut des librairies. Ceci laisse à penser que nos adversaires savent parfaitement liquider toute publication qui leu est hostile.

 

Ce soir, vers dix heures, des visiteurs inattendus vinrent troubler notre intimité.

Le Sous-Directeur de la prison, très bien disposé à notre égard, introduisit deux messieurs à l’allure peu engageante qui explorèrent nos locaux attentivement en faisant leurs commentaires à voix basse. Le Sous-Directeur nous prévint "en douce" que l’un des hommes était l’adjoint du Commissaire de la Justice Schneider et le second le sénateur Sokolov, le méprisable auteur du fameux "ordre du jour N1" qui fut la première étape de la débâcle et de la démoralisation de l’Armée.* Ils venaient en précurseurs du transfert immédiat chez nous de quatre ministres du Gouvernement Provisoire, Konovalov, Tretiakov, Smirnov et Kartachev, détenus à la clinique Guersoni. Cette mesure de sécurité venait d’être prise après l’assassinat sauvage au cours de la nuit précédente à l’hôpital Marie, commis par une horde de gardes rouges, de deux autres ministres de la même équipe, Chingarev et Kochkine, leaders du parti "cadet"(démocrates-constitutionnels).

 

En effet, nous vîmes arriver vers onze heures nos nouveaux compagnons d’infortune, nerveux, épuisés et déprimés. En raison de cet événement imprévu, nous n’avions pas encore été enfermés dans nos cellules respectives et nous pûmes réconforter les arrivants avec du thé. Ils paraissaient harassés, car ils avaient traversé en quelques jours de nombreuses épreuves. Transférés de la forteresse Pierre et Paul à la clinique Guersoni et y ayant à peine profité d’un régime plus clément, ils avaient appris la mort tragique de leurs coéquipiers, après quoi, sous l’escorte de gardes grossiers et débraillés, ils avaient été conduits vers une destination inconnue et avaient échoué parmi nous.

8 Janvier 1918

 

Ce matin, nos nouveaux compagnons d’infortune n’étaient pas encore remis de leurs émotions. Ils méritent la pitié lorsqu’on songe qu’ils avaient accepté à contre coeur, sur la prière de Kerenski, de faire partie du Gouvernement Provisoire agonisant qui s’écroula trois semaines après. Il semblait évident que l’oeuvre de Kerenski était fort compromise et qu’une coalition avec des ministres socialistes représentait le dernier atout d’une mise désespérée. Donc, en acceptant ce compromis, ces hommes n’avaient pas agi par gloriole, mais uniquement pour remplir leur devoir civique et faire acte de courage. Ils sont par conséquent à plaindre, puisqu’en récompense de leur dévouement, ils doivent à présent affronter des épreuves aussi pénibles.

Néanmoins, tout en rendant hommage à leur courage, il ne faudrait pas fermer les yeux sur l’envers de la médaille. Je ne puis oublier que, entraînés par "l’élan révolutionnaire" de la société russe qui avait gagné largement les hautes sphères industrielles de Moscou, trois de ces mêmes ministres, Konovalov, Tretiakov et Smirnov, avaient généreusement distribué leurs millions à la préparation de la révolution de Février 1917. La cruelle réalité renversa toutes les illusions, tous leurs espoirs, en leur apportant la preuve irréfutable du sort réservé à des hommes qui, sans rien concevoir à la structure de leur pays, ni à la nature de leur peuple, avaient eu l’audace de prétendre tout démolir et tout rebâtir à neuf. Cette fatale imprudence venait de transformer des financiers ambitieux en pêcheurs repentis et déçus; il ne serait donc pas magnanime de se réjouir de leur état lamentable en les contemplant effondrés sous les décombres de leurs illusions perdues. Aussi, m’abstiendrai-je de développer plus loin ces commentaires.

 

Voici une brève caractéristique de ces quatre ministres du Gouvernement Provisoire.

S.N. Tretiakov est le petit-fils du célèbre mécène S.M. Tretiakov que, très jeune, j’avais eu l’occasion de rencontrer dans la maison du compositeur Anton G. Rubinstein(ami de ma famille). Je me souviens aussi d’avoir assisté chez lui à une réception fastueuse où, encore adolescent, j’avais pour la première fois entendu chanter des tziganes et écouté les récits incomparables d’Ivan Fédorovitch Gorbounov.

S.N. Tretiakov nous raconta comment, lors du coup d’Etat d’Octobre, tous les ministres du Gouvernement Provisoire, réunis au Palais d’Hiver, étaient prêts à résister aux bolchevistes ou à périr le cas échéant. La fuite de Kerenski fit définitivement perdre à ses ministres toute confiance en ce sinistre aventurier. D’ailleurs, aucun de ces hommes ne se rendait compte du système tout élémentaire par lequel s’organisait la défense du Palais d’Hiver contre l’attaque prévue des forces communistes. Des jeunes élèves officiers et des bataillons de femmes, voici tout ce qu’avait pu opposer Kerenski pour défendre son pouvoir. Et tandis que leur chef fuyait lâchement en voiture, le courroux du peuple, berné, de jeunes garçons et des femmes tombaient sous les baïonnettes des soldats enragés et sous les balles communistes. Quelle méprisable et lamentable apothéose pour une nullité qui, pendant six mois, avait été l’idole de l’opinion publique, si légère, si futile, si peu perspicace et si sotte.

Au cours de son récit, Tretiakov décrivit la réunion du dernier Conseil des Ministres qui eut lieu au Palais d’Hiver menacé déjà par les navires bolchevistes. Alors que le Général Manikovski et l’Amiral Verderevski reconnurent immédiatement le désespoir de la situation et l’obligation de capituler, les ministres "civils" décidèrent de rester à leurs postes et d’affronter le pire. Cette divergence de vues qui semble apparemment doter les militaires d’un moindre courage s’explique par le fait que ceux-ci avaient été entraînés par les événements dans une aventure qui leur était étrangère, tandis que les autres ministres défendaient leur propre oeuvre, les illusions qui les avaient charmés et qu’ils étaient incapables de réaliser. Les représentants de l’Hôtel de Ville firent écho à la décision des ministres et se préparèrent à les rejoindre au Palais d’Hiver.

Tout en respectant cette décision peut-être héroïque, mais demeurée platonique, il est curieux de signaler ce trait homogène de passivité manifesté par des hommes dont le premier devoir aurait dû être de prendre une part active et non passive dans ces événements. Il faudrait dire à ces tristes sires attelés à une tâche au-dessus de leurs forces: "Le peuple russe ne vous avait pas choisi pour démolir toute la vie culturelle d’un pays immense, pour le conduire au désastre et pour ensuite avouer humblement votre impuissance à le diriger. Comment, oh doctrinaires étroits et incapables, sortis de vos sinistres terriers, avez vous osé choisir pour cobaye de votre expérience absurde l’avenir et le bonheur votre peuple?"Je reprends le récit de Tretiakov.

Après avoir vaincu la résistance des élèves officiers des écoles militaires et du bataillon des femmes, la horde déchaînée des matelots et des gardes rouges s’empara du Palais d’Hiver. Leur chef, actuellement Chef de la Garnison de Pétrograd, un nommé Antonov, petit homme insignifiant dont le visage sinistre reflétait la haine et le mépris, signifie d’une voix rauque aux ministres que toute résistance était maintenant superflue et qu’ils devaient se soumettre à ses ordres. Ils furent tous emmenés sous les horions et les quolibets de la foule furieuse à la forteresse de Pierre et Paul(aussi bien les ministres socialistes que ceux de la coalition) et échappèrent de justesse au lynchage.

Tretiakov parla avec beaucoup d’amertume des ministres socialistes qui furent libérés au bout de quelques jours et ne prirent même pas la peine de venir saluer leurs compagnons d’infortune et coéquipiers, ni d’intercéder en leur faveur. Cette attitude ne me surprend guère , étant donné que parmi les figurants de notre révolution, les idéologues loyaux et chevaleresques sont extrêmement rares.

 

Alexandre Ivanovitch Konovalov(le second des quatre ministres incarcérés avec nous)me semble être le plus éprouvé de tous. Comme Tretiakov, il a perdu toutes ses illusions et décrit avec amertume tous les bienfaits dont il avait toujours comblé les ouvriers de ses usines, le confort dans lequel il les avait installés avec leurs familles. Il fut récompensé par une noire ingratitude.

Sous-Secrétaire d’Etat, l’industriel millionnaire de Moscou Smirnov semble nourrir les mêmes ressentiments que ses camarades. De ces trois ex-ministres du Gouvernement Provisoire, c’est Tretiakov, avec un beau visage jeune et expressif, qui m’inspire le plus de sympathie.

Je suis très intéressé par la personnalité de l’ex ministre des Cultes, A.V. Kartachev. Professeur à l’Académie de Théologie, c’est un homme d’aspect ascétique très érudit qui comprend clairement la situation actuelle, sans aucun parti pris. Ce qui me charme en lui, c’est sa foi profonde, toute orthodoxe, éclairée par sa grande érudition. Il ne se fait aucune illusion concernant la révolution et ses dirigeants. "Toutes les erreurs s’expliquent", dit-il, "par l’activité des êtres "borgnes", qui ne perçoivent que le côté matériel de l’existence; or, il s’agit de l’examiner avec leurs deux yeux et de se rendre aussi bien compte du côté spirituel de l’actualité. Attirés par le prétendu altruisme et la prétendue pureté des tendances révolutionnaires qui sont profondément empreintes de philosophie matérialiste, l’humanité s’est peu à peu insensiblement écartée de la Lumière et a pénétré dans la région des Ténèbres et du Mal."

Malgré de nombreux éléments de son caractère qui l’auraient prédisposé à une vie ascétique, Kartachev ne jugea pas utile de se confiner dans une cellule monastique préférant appliquer son activité créatrice dans le monde. Invité à participer à l’oeuvre du Gouvernement Provisoire et espérant y être utile, il fut rapidement déçu, mais se refuse à déserter.

Pendant un de mes entretiens avec Kartachev, notre surveillant général vint annoncer aux quatre ex-ministres que, par mesure de sécurité(de nombreux soldats de la surveillance avaient circulé avec des visages soupçonneux dans nos couloirs), ils allaient être transférés dans un autre local de la prison.

Nos infortunés pèlerins ramassèrent leurs hardes et nous quittèrent, tandis que le surveillant nous prévint que toutes les mesures avaient été prises pour assurer notre sécurité et pour nous transférer éventuellement ailleurs.

9 Janvier 1918

 

Contrairement aux prévisions, nous passâmes après le départ des ministres une nuit calme. De nombreux coups de feu résonnèrent il est vrai sous nos fenêtres, mais ce n’est là qu’un phénomène courant: pour se divertir, les sentinelles s’amusent à tirer des salves, soit en l’air, soit sur une cible, ou bien encore ils allument des feux et y lancent des cartouches qui explosent avec fracas. Lorsque l’on sait que, du temps de notre puissant Empire Russe, il était d’usage de prendre un soin scrupuleux de chaque cartouche et de tout le matériel national, on croit rêver aujourd’hui, tellement la réalité actuelle diffère de toutes les traditions précédentes qui, quoique l’on en dise, correspondaient mieux au simple bon sens que chacun des phénomènes auxquels nous assistons dans "La République Libre Russe".

Vers midi, nos ministres nous furent ramenés, épuisés et hagards. Tremblant pour leur sort, ils avaient passé la nuit entassés dans une cave nauséabonde et humide sans fermer l’oeil.

 

La journée semble aujourd’hui être encore mouvementée en raison des obsèques des "victimes du 5 Janvier", c’est à dire des nombreux participants d’une manifestation en faveur d’une Assemblée Constituante, qui furent abattus par les bolchevistes. En outre, l’assassinat sauvage des ministres Chingarev et Kokochkine a soulevé l’indignation générale contre le gouvernement qui ne s’y était pas opposé.

 

Quelle ironie du sort! Ces hommes qui avaient oeuvré pour propager "l’esprit révolutionnaire" dans le peuple, avec la ferme conviction de lui apporter le bonheur, n'avaient-ils jamais prévu de trépasser en martyrs, occis par la main du "peuple révolutionnaire"?

Ne les connaissant que par ouïe dire, je ne pense pas que j’aurais sympathisé avec eux de leur vivant. Néanmoins, je déplore cette fin prématurée et tragique qui les a frappés dans toute la plénitude de leurs moyens. Il paraît que l’infortuné Chingarev qui venait de perdre sa femme dans l’incendie de leur maison en Province se tourmentait au cours de son agonie pour le sort de sept enfants devenus doublement orphelins. Je souhaite que le parti constitutionnel-démocrate pour lequel Chingarev avait travaillé avec tant de désintéressement se charge d’assurer leur avenir.

 

Chingarev comme Kokochkine se trouvaient être mes ennemis politiques. Je suis persuadé qu’en contribuant au "mouvement de libération", guidés par leur sectarisme de parti et ne tenant aucun compte ni de leurs propres moyens, ni des conditions historiques du développement du pays, ni du niveau intellectuel de son peuple, ils portent une part bien lourde dans le mal infernal qui a frappé la Russie. J’admets cependant que ces victimes de leur propre oeuvre pouvaient être des idéalistes sincères qui aimaient leur peuple et s’étaient consacrés à le servir. Je souhaite donc que leur entrée dans l’au-delà, ce monde spirituel inconnu, mais réel, ne leur soit pas pénible et qu’ils obtiennent l’absolution de leur faute la plus grave commise à l’égard de leur Patrie.

 

12 Janvier 1918

 

Les arrestations des socialistes révolutionnaires, membres de l’Assemblée Constituante, dissoute se poursuivent; toutes ne sont pas maintenues. On parle d’une sérieuse échauffourée le 9 Janvier à Moscou entre bolchevistes et socialistes révolutionnaires. Ces deux partis sont également néfastes pour la Russie; c’est pourquoi, depuis l’avènement des bolchevistes, j’observe avec plus de sang-froid que jamais leur lutte. Je dirai même que des deux fléaux, je trouve le parti bolcheviste plus fort, plus actif; c’est pour cette raison d’ailleurs qu’il s’est détaché des autres socialistes. Il me semble qu’en parvenant aux limites extrêmes de leurs théories utopiques, ils réussissent bien mieux à saper tous les fondements, toute la popularité de leur doctrine que ne l’aurait fait un ennemi juré du socialisme. Après l’effondrement des bolchevistes que je souhaite, j’espère que le socialisme perdra sa popularité dans les masses du monde entier. En tant qu’individualiste convaincu, je ne crois pas avoir tort de considérer que cette doctrine, facilement inoculable par sa conception élémentaire, fort séduisante puisque favorisant les penchants de la nature humaine à la paresse, à l’inertie, à l’acquisition facile du bien-être, doit en réalité conduire à la stagnation, à l’apathie, à l’abaissement de tout élan créateur, à la dépersonnalisation et à l’annihilation des meilleurs esprits asservis à une médiocrité routinière et à des aspirations matérialistes.

Si, au lieu du coup sec et brutal des bolchevistes, la victoire avait été remportée par les socialistes révolutionnaires, ces impuissants politiques qui visent pourtant le même but, ces doctrinaires désespérément incapables, mesquins, sectaires, mous et irrésolus auraient longtemps encore, dans une marche interminable, conduit le pays à la déroute avant de se putréfier misérablement dans les fondrières de leur médiocrité.

Et pourtant, la débâcle du pays s’accentue. Les journaux parlent de la séparation de l’Ukraine, d’une intervention étrangère en Finlande, de la lutte qui progresse entre le Soviet des Commissaires du Peuple et l’armée du Général Kalédine*. Je veux croire encore que notre Patrie ne succombera pas, que le Secours Divin ne nous abandonnera pas, qu’un miracle fera bondir au dernier moment la Russie agonisante de sa couche d’opprobre et de souffrance et qu’elle retrouvera de nouvelles forces pour poursuivre sa marche historique triomphale sur le chemin du progrès, de la puissance, du bonheur vers les sources lumineuses du Bien, de la Raison et de la Vérité. Je veux y croire, car l’existence me semble inconcevable sans cet espoir, mais je dois avouer que cet espoir est contraire à toute évidence.

13 janvier 1918

 

Les journaux sont de plus en plus ternes. Il faut un forfait vraiment hors série pour sortir notre presse de la torpeur, de l’apathie, de la servilité dans lesquelles elle se complaît. Des nouvelles sinistres circulent sue la famine qui se déclare déjà, sur le typhus qui vient d’apparaître, sur les incendies des grosses propriétés rurales qui flambent sur toute l’étendue du pays. On parle de traité de paix séparé entre les puissances de l’Europe Centrale et l’Ukraine; la Roumanie s’accapare la Bassarabie. Il n’y a plus d’issue, nous nous trouvons dans une impasse. Cette constatation paraît évidente pour toutes les classes sociales; une pensée, terrifiante par son ignominie, mais inéluctable devant l’imminence de la catastrophe, commence à germer dans les cerveaux: "Qu’ils arrivent donc ces ennemis Allemands afin de nous protéger dans notre débâcle, nous permettre de ne plus trembler à toute heure pour notre existence, remettre de l’ordre dans notre intolérable anarchie, abattre les misérables insolents qui troublent l’existence du pays". C’est avec ce désir secret que le peuple russe termine cette guerre commencée dans un enthousiasme belliqueux, dans des serments d’abnégation et de fidélité à son Tsar et à sa Patrie. J’avoue que moi-même, profondément meurtri par toutes les peines, tous les outrages immérités, par la profanation de tous mes idéaux, j’arrive à ne plus considérer une occupation inévitable étrangère avec les mêmes sentiments d’atroce désespoir qui m’auraient animé dans d’autres circonstances.

 

Avant cette guerre, lorsque le rapprochement de l’Angleterre et de l’Alliance Franco-Russe n’était pas certain, lorsque l’Allemagne n’avait pas encore consolidé sa pénétration en Turquie et que l’annexion de la Bosnie et de la Herzégovine ne s’était pas encore réalisée, bref avant que l’Histoire n’ait pris un tournant final entravant toute possibilité d’entente, j’étais un ardent partisan(avec certains correctifs pour en répartir les avantages) d’une alliance avec l’Allemagne. Je partais du principe que l’assistance réciproque de nos deux puissances militaires pouvait favoriser le développement intérieur de la Russie et lui éviter toute catastrophe internationale. Par ailleurs, l’alliance de ces deux pays au pouvoir monarchique présentait également une garantie contre toute sédition intérieure.

J’eus l’occasion de discuter avec des personnalités importantes, surtout dans les milieux militaires, qui ne partageaient pas mon point de vue et étaient d’avis d’abattre la puissance militaire de l’Allemagne avec l’appui conjoint de la France et de l’Angleterre.

 

J’évoquerai un souvenir de l’hiver 1907 ou 1908, à l’époque où j’étais commandant au régiment des Lanciers de la Garde de S.M. l’Impératrice. Les officiers de notre Division avaient pris l’habitude de se réunir toutes les semaines dans le mess d’un des régiments faisant partie de cette même Division pour présenter à tour de rôle un exposé sur tel ou autre sujet militaire. Ces exposés se faisaient en présence des chefs, y compris le Commandant de la Division, qui se trouvait être à ce moment le Général Broussilov*. A mon tour, je présentais un jour un exposé au Mess des Grenadiers à Cheval, intitulé "l’Ecole-Caserne", qui fut plus tard publié dans le "Moniteur de la Cavalerie Russe".

Dans cet exposé, j’énonçais mes considérations sur la nécessité d’élargir l’horizon intellectuel du soldat, d’affermir et de développer en lui le sentiment de ses responsabilités envers son pays et son serment, de lui inculquer la conscience de son devoir. Je soulignais le danger qui nous menaçait du côté des milieux révolutionnaires qui s’acharnaient à la formation de "l’ouvrier conscient" et je proposais d’opposer à ce dernier "le soldat conscient", sur lequel l’Etat pourrait s’appuyer non seulement pendant les années de son service, mais après que ce "soldat-citoyen" fut rendu à la vie civile. Pour la réalisation de ce projet, je recommandais la création de nombreuses bibliothèques militaires, l’effort éducatif incessant des chefs et un rapprochement étroit entre l’officier et son frère cadet, le soldat. Je demandais que de nombreux emplois civils soient mis à la disposition des soldats qui avaient terminé leur temps de service et que les sous-officiers rengagés soient autorisés à faire entrer leurs fils dans les corps de cadets*, aux frais de l’Etat, pour leur permettre d’embrasser ainsi la carrière militaire; j’estimais que ces garçons présenteraient un élément précieux pour la formation des cadres d’officiers.

Je dois préciser que les idées que je soumettais n’étaient point des élucubrations théoriques, dans le genre des décrets de Kerenski et de Lénine, mais se basaient sur des années d’expérience passées dans l’étroite intimité du soldat et de sa vie en caserne. Je pus me rendre compte au cours de ces années de notre influence salutaire sur nos hommes, sur le développement chez eux de l’esprit de corps, du goût pour la lecture et l’instruction. Les hardis gaillards des Lanciers de la Garde qui prenaient congé de nous, une fois leur service terminé, étaient bien loin de ressembler aux lourdauds obtus, à l’esprit peu éveillé, qui nous arrivaient en recrues.

Mon exposé remporta un vif succès et me valut des appréciations élogieuses. Le Général Broussilov me félicita également, mais me fit remarquer son désaccord sur un point que j’avais abordé tout à fait accessoirement, en dehors du sujet de l’exposé. J’avais souhaité l’utilité de suivre certains exemples de l’Allemagne dans l’organisation de l’art militaire et souligné le bénéfice qu’apporterait à la Russie une alliance avec l’Allemagne. Le Général Broussilov contesta cette idée en affirmant que la puissance militaire apparente de l’Allemagne était fort exagérée et que, partisan d’une alliance avec la France, il ne doutait pas, dans l’éventualité d’une guerre, que l’armée allemande serait aisément vaincue, ce qui permettrait au peuple russe d’effacer l’amertume des revers subis par le pays dans la guerre contre le Japon.

Broussilov soutenait que les peuples dont le niveau culturel et le standard de vie étaient plus élevés devenaient moins susceptibles à endurer les rigueurs et les privations d’une guerre. Il expliquait les succès des Japonais par notre supériorité culturelle sur eux, qui atténuait notre combativité. Par contre, il considérait que les Allemands jouissaient d’un plus grand confort que nos soldats et que, par conséquent, ils ne seraient pas aptes à réaliser efficacement à l’impétueuse ardeur de ceux-ci.

On peut juger maintenant du bien-fondé de ce raisonnement subtil.

La déclaration de la guerre provoqua en moi un élan patriotique enthousiaste qui effaça mes théories précédentes. Je ne vis plus dans les Allemands, dont certains actes m’indignèrent, que les ennemis de mon pays. Pendant les trois premières années de la guerre, j’abandonnais , non seulement mes intérêts personnels, mais je relèguai au second plan ceux de ma famille et de mes proches. J’étais prêt à tous les sacrifices pour le devoir sacré qui, me semblait-il, devait conduire le monde vers le seuil du bien-être et du bonheur. Je vécus toutes les émotions de la guerre, ses épreuves et ses accalmies, ses cuisantes déceptions et ses brillants espoirs. La seule pensée d’un triomphe éventuel des Allemands me faisait souffrir désespérément.

Après avoir traversé avec tous les Russes de cruels déboires, je commençai l’année 1917 avec un espoir immense. Mes doutes et mes craintes se dissipaient; j’avais la quasi-certitude de notre victoire; on sentait les Allemands faiblir et s’en rendre compte.

Hélas, ce n’est pas sans raison que les Allemands stupéfièrent le monde par les prodiges de leur préparation militaire géniale, par la puissante maîtrise de leur organisation, par la force de leur technique, par la tension créatrice de leur union patriotique, par leur conception de la psychologie de la guerre et des peuples. Au bord de l’abîme, ils ne perdirent pas courage et sortirent le dernier atout qu’ils réservaient pour la fin. Son objectif poursuivait le démembrement intérieur de la Russie, la corruption et la démoralisation de son armée.

Ce fut le salut de nos ennemis. La Russie s’effondra dans le sens moral, spirituel et culturel. Le peuple russe se trouva impuissant devant le problème gigantesque posé par l’Histoire à l’Europe entière. Le sentiment national flancha et "le colosse aux pieds d’argile" s’écroula, frappé non seulement d’une faillite financière sur laquelle gémit maintenant notre presse, mais surtout d’une faillite spirituelle, grosse de conséquences et d’incalculables calamités.

Le coeur frémit de rage et d’indignation impuissante lorsque l’on arrive à réaliser avec désespoir que la victoire des Allemands, édifiée sur le sang et l’honneur de notre pays , a été non seulement l’oeuvre des légions d’agents provocateurs et des juifs russes soumis au Judaïsme International, mais celle de nos propres concitoyens, esclaves de doctrines abstraites, exécuteurs aveugles des ordres d’autrui, bâtisseurs incapables d’un édifice incongru qui ont prêté main forte au creusement de la tombe de leur propre Patrie.

C’est pourquoi, maintenant que le mal est consommé, me répugne-t-il d’entendre et de lire les jérémiades de ces hommes de parti si criminels, qui ont l’outrecuidance de crier au secours en proférant les noms sacrés de Patrie et de Nation, alors qu’ils s’étaient systématiquement acharnés à détruire la force spirituelle de ces mots. Et comment osent-ils tous en rejeter la faute sur les bolchevistes, quand ce sont précisément eux-mêmes qui ont provoqué la catastrophe et permis à ces derniers de leur souffler le pouvoir?

Ils affirment également de n’en avoir voulu qu’au Tsarisme, n’ayant dédaigné pour l’abattre, ni la corruption, ni la plus odieuse calomnie, ni toute autre ignominie; ils jurent N’AVOIR JAMAIS SOUHAITE l’effondrement du pays et ne pas s’être rendus compte que les deux objectifs marchaient de paire.

Vers l’hiver 1916, la victoire des Armées Alliées se précisait nettement. Elle ouvrait pour la Russie le bien-être populaire, le développement du sentiment national et de la politique impérialiste, mais aussi...la consolidation du Trône, le renforcement de l’attrait du Pouvoir Monarchique. Cette dernière perspective fit frémir nos "libérateurs". Ils prirent le risque, au plus fort d’une guerre nationale, de hâter les déclenchements d’une révolution, afin de sauvegarder l’entité de leur doctrine menacée par l’actualité même.

 

En choisissant ce risque, ils se persuadaient d'être capables de mener la guerre à bonne fin en animant le peuple, privé de ses traditions séculaires, par de nouveaux slogans alléchants. Kerenski se déchaîna en flux de paroles appelant "la grande armée révolutionnaire" à "sauvegarder la gloire et l'honneur de la Grrrrrrrrrande Révolution".

Maudits soient les bolchevistes pour leur oeuvre néfaste, mais mille fois maudits soient tous les criminels russes et autres qui se sont couverts d'opprobre en assénant les premiers coups à la débâcle et à la destruction de leur patrie.

 

Quand éclata la révolution de Février, je me sentis précipité au fond d'un gouffre avec toutes les idées, toutes les traditions que je servais. Dès les premières nouvelles qui me parvinrent au front sur l'inqualifiable forfait accompli à Pétrograd, je me préparai à mourir, fidèle au serment donné , en implorant le Ciel de m'envoyer les forces et le courage pour ne pas m'incliner lâchement devant les vainqueurs. Nous apprîmes bientôt l'abdication de l'Empereur et celle de son frère, le Grand Duc Michel, et cet acte, dicté par la mansuétude habituelle du Tsar, désireux d'éviter toute effusion de sang parmi ses sujets, me sauva la vie.

 

Les deux mots sacrés "Pour le Tsar et pour la Russie", symboles indissolubles dans ma carrière et dans mes activités sociales, furent remplacés par un seul mot, le second, auquel il nous invitait à demeurer fidèles. Je considérais de mon devoir, jusqu'à la fin de la guerre, de me soumettre à cette conception et de continuer mon service à la tête du régiment de cavalerie qui m'avait été confié par mon Souverain. Ce furent les jours les plus pénibles de ma vie; je parcourais pendant des journées entières mes escadrons dispersés sur des dizaines de kilomètres et j'essayais d'expliquer à mes hommes la nouvelle situation et les nouvelles conditions de leur service.

 

Dès les premiers jours, je compris que la guerre était perdue et confiai mes doutes à mes officiers, dont certains ne voulaient pas me croire. L'Ordre du Jour N1 confirma mes prévisions. J'abandonnai donc la tâche que je ne pouvais plus accomplir. Mon animosité à l'égard des Allemands s'atténuait au fur et à mesure que mon peuple, qui m'avait été si cher, marchait sous les ordres de ses nouveaux maîtres sur le chemin de la honte et du déshonneur.

14 Janvier 1918

 

Les journaux de ce jour sont remplis d'informations sur les mesures prises par le gouvernement bolcheviste contre l'Eglise. A Pétrograd, l'imprimerie du journal religieux sous la rédaction de l'éminent Père Lakhotsky qui avait été le confesseur de ma belle-mère, Alexandra Ivanovna Likhatcheff(femme remarquable par ses qualités morales), vient d'être pillée et réquisitionnée. Le célèbre monastère Alexandre Nevski a été perquisitionné et ses fonds confisqués. Un décret va être promulgué déclarant que les capitaux de toutes les églises de la capitale devenaient la propriété de l'Etat. Les droits des "serviteurs subalternes du culte", c'est à dire des gardiens et des bedeaux, sont élargis au détriment du clergé.

La Chapelle du Sauveur très vénérée vient d'être profanée.

 

Le peuple reste muet et accepte avec résignation les coups de massue bolcheviste, leurs violences contre tout ce qui lui avait été sacré, contre tout ce qui l'avait humanisé, spiritualisé. Et pourtant, il y a un an seulement, bien des Russes, à commencer par certains gens du monde, commentaient et ressassaient des potins diffamatoires et impudents, des ragots vulgaires sur le Tsar et la Tsarine et propageaient dans le pays le venin funeste de la critique et de la calomnie. En ce temps là, l'opinion publique n'était saisie ni d'apathie, ni de marasme, ni de l’esprit de subordination craintive et docile. Tous, dans un ensemble unanime, travaillaient à démolir le grandiose édifice érigé par l'Histoire, sans réaliser dans leur haine absurde, qu'ils étaient incapables de poser une seule pierre pour en reconstruire un neuf et qu'ils allaient tous périr, ensevelis sous les décombres de la vieille citadelle qu'ils venaient de démolir.

 

Les attaques du gouvernement contre l'Eglise et les serviteurs de l'Autel ne me surprennent nullement. Ainsi que j'en avais parlé plus haut, la campagne contre la religion chrétienne commença dès les premiers jours de la révolution, mais nos premiers dirigeants politiques, tout en étant plus criminels que les suivants, cachaient mieux leur jeu et y mettaient une certaine discrétion et certaines réserves.

Je ne saurais trop insister sur la question capitale du comportement des forces révolutionnaires dans tous les pays du monde à l'égard du Sacro-Saint de l'humanité, le Christianisme. D'où vient cette haine, je dirai même cette crainte? Un lecteur "profane" sourirait peut-être de mes déductions* , mais ayant été un peu initié, je crois approcher et entrouvrir partiellement le rideau qui cache les mystères de ce monde.

 

15 Janvier 1918

 

Les journaux publient le discours de Trotzki (de son vrai nom Léon Bronstein) prononcé au Congrès unifié des Députés soldats et ouvriers.

C'est à cet homme que le peuple russe a confié la représentation de son pays, la défense de son honneur et de sa dignité, la solution des ses problèmes, la détermination de tout son avenir.

Trotzki déclare donc à "son peuple" qu'il ne peut lui garantir "une paix honorable"(pourtant promise avec certitude au début de son avènement). Par contre, il annonce qu'une "paix ignominieuse" serait signée incessamment, paroles qui furent accueillies par des applaudissements frénétiques.

Oh, peuple infortuné qui a perdu la raison! Je n'arrive pas à résoudre si c'est la sottise ou la lâcheté qui l'emporte dans tes raisonnements.

16 Janvier 1918

 

Aujourd'hui est un jour de deuil national. La Russie a enfin réagi aux derniers discours de Trotzki qui a mis cartes sur table en avouant que nous étions à la veille d'une "paix ignominieuse". Les journaux publient des articles larmoyants sur notre déshonneur.

 

Quant à moi, le discours de Trotzki ne me surprend guère. Dès le début de la révolution, je me rendis compte de la tournure que prenaient les événements, mais, malgré mes prévisions, je me sens maintenant abattu, le coeur déchiré.

Ce qui m'étonne, c'est le ton sinistre que prennent les journaux pour annoncer la catastrophe.

A quoi pensiez-vous donc il y a un an, vous tous ,fomentateurs de la révolution? C'est avec un enthousiasme délirant que vous acclamiez les premières fusées du sinistre qui s'abattit sur votre sol et dont les flammes destructrices ravagèrent tous les fondements de son organisme. Certains aristocrates, certains courtisans, certains nobles se détournant du chemin du devoir, de l'honneur et du serment prêté, s'empressèrent de se solidariser aux nouveaux slogans. Quelques généraux, inquiets pour leur situation et leur avenir se rallièrent aux nouveaux "patrons". Je ne croirai jamais que ces hommes pouvaient être à un tel point dénués de sens commun et de discernement pour ne pas comprendre que la dépravation de l'armée conduirait celle-ci au désastre, aboutirait à l'anéantissement du but de la guerre et plongerait le pays dans l'infamie.

Comment des hommes, tels que des Goutchkov* et des Rodzianko* , autorisèrent-ils et soutinrent-ils des agissements contre lesquels il était de leur devoir de lutter impitoyablement?

Dès le moment où la victoire de l'oeuvre néfaste se profila, ces hommes qui, par leurs actes insensés, contribuèrent au désarroi général, n'avaient plus le droit moral de poursuivre leurs tristes existences.

Et que faisaient nos gros commerçants et industriels? Leurs représentants les plus marquants ouvraient largement leurs bourses pour subventionner la réalisation du crime fatal, tandis que le menu fretin se livrait au pillage, à la spéculation, à l'assouvissement de leurs plus bas instincts de profiteurs.

 

L'image d'une Russie déchirée et sanglante n'inspira pas à un bon nombre d'hommes russes un sursaut d'élan patriotique et d'esprit de sacrifice, mais éveillé en eux des instincts de cupidité. A qui mieux mieux, ils essayèrent de gagner les premiers rangs pour prendre part au tragique festin et abattre le pays.

Puisque tel fut le comportement d'une certaine partie des classes supérieures(qui était heureusement loin de la majorité) que dire du paysan, de l'ouvrier, du soldat?

 

J'ai la certitude que les lois du Karma, sur l'enchaînement des causes, n'accordent pas de pitié aux traîtres et aux parjures et c'est pourquoi, l'avenir du peuple russe m'apparaît de plus en plus sinistre, de plus en plus désespéré.

 

Les journaux des "C.D. (démocrates constitutionnels) et des S.R. (socialistes révolutionnaires), horrifiés par la perspective d'une paix ignominieuse, ne ménagent pas leurs expressions indignées pour flétrir les bolchevistes.

Etant donné que tous les trois partis(bolchevistes, CD et SR) sont responsables de la catastrophe russe, cette inconscience vis à vis de la gravité de leurs propres erreurs des partis situés légèrement à droite des bolchevistes m'exaspère de plus en plus.

Vous y êtes tous pour quelque chose, messires, dans le désastre national, les uns par ignorance et incapacité, les autres par haine et sottise, les troisièmes par l'attirance de l'or allemand, tous unis dans une étroite solidarité par l'aberration d'un esprit de parti routinier.

 

Je vais reprendre maintenant le compte rendu de mon procès dont j'avais interrompu le récit en le reléguant au passé; d'une part, de nouveaux sujets d'observation se présentent à mon esprit chaque jour, d'autre part, je considère ce procès et ses accusations tellement absurdes que je remettais à plus tard le récit de ses péripéties. Cependant, il devrait figurer dans la chronique de mes malheurs. Aussi, quoique bien à contre coeur, je vais essayer de m'en remémorer les détails principaux.

 

Par le verdict du "Tribunal Révolutionnaire", je suis donc condamné à trois années de réclusion et de travaux forcés pour avoir participé au complot monarchiste de Pourichkévitch, alors que ce même tribunal avait reconnu la non-existence du complot. Je n'avais jamais envisagé une situation aussi ridicule : "condamné pour un délit qui n'avait pas été perpétré, mais qui aurait pu l'être dans des circonstances favorables". Il me semble que dans aucun état civilisé, un tribunal n'a jamais prononcé un verdict aussi incongru.

De plus, au cours de l'instruction et du procès, il avait été bien établi que ma participation au soi-disant "complot" se bornait à des réunions amicales avec Pourichkévitch et d'autres invités, réunions consacrées à la discussion de la situation politique. Quand un pays sombre dans un état désespéré, comme se trouve actuellement la Russie, il me semble que n'importe quel citoyen qui en subit en telle ou autre mesure les conséquences ne peut éviter d'aborder ce sujet pénible dans une réunion d'amis.

 

Ainsi que je l'avais indiqué, nos réunions avaient eu lieu sous le règne de Kerenski. Etant donné mes sentiments à l'égard du Gouvernement Provisoire, j'aurais certainement pris part à tout mouvement qui aurait eu des chances sérieuses de le renverser. Malheureusement, je ne voyais autour de moi aucun groupement sûr et depuis l'aventure de Kornilov, je devenais prudent et circonspect; je n'avais aucune intention de m'allier à Pourichkévitch qui d'ailleurs ne visait pas à un but défini et je ne fis la connaissance de plusieurs membres de notre "complot" que sur le banc des prévenus; l'instruction et le tribunal admirent ces faits.

Par ailleurs, il fut démontré au cours du procès que Pourichkévitch et quelques autres avaient été arrêtés par le juge d'instruction sur la dénonciation d'un certain Z. qui avait joué le rôle de provocateur; bien plus, la réputation du juge d'instruction se révéla très compromise; bref, le Président du tribunal, l'ouvrier Joukov, déclara à un journaliste à l'issue du procès que les verdicts avaient été très "cléments" en raison du caractère provocateur de l'affaire. Pourquoi alors ne pas nous avoir tout bonnement acquittés? Ou bien, les autorités craignaient-elles le courroux des "matelots de Cronstadt" et des "gardes rouges".

 

Depuis notre condamnation, le gouvernement bolcheviste lui-même vient de procéder à l'arrestation de presque tous les membres de la commission d'enquête chargés de notre instruction qui avaient été les principaux responsables de notre sort. Ces faits auraient été suffisants pour casser notre procès, nos condamnations perdant tout sens juridique.

 

Je reprends donc le compte rendu de ce procès que j'avais interrompu le 6 Janvier.

 

Nous fûmes installés sur le banc des prévenus le 28 Décembre dernier, ayant en face de nous quatre "magistrats accusateurs", de type non russe fortement marqué, et un cinquième avec un visage bileux et des yeux méchants, apparemment un ouvrier dégrossi.

Les juges étaient au nombre de sept. Je n'ai pas conservé un mauvais souvenir du Président, l'ouvrier Joukov, avec un visage peu distingué, mais honnête, homme sûrement pas sot, mais peu cultivé, ayant beaucoup de mal à prononcer des mots savants juridiques, surtout ceux à consonance étrangère. Il essayait de jouer le plus consciencieusement le rôle inattendu et inconnu qui lui était échu. En ce qui concerne les autres juges, ils présentaient un aspect lamentable et repoussant; il était clair qu'ils ne comprenaient rien de rien à leur tâche; leur attitude à notre égard exprimait parfois une animosité obtuse, parfois une complète indifférence.

Le Président ayant invité les inculpés à citer leurs défenseurs et leurs témoins, Pourichkévitch demanda l’autorisation de faire déposer des témoins qui avaient connu de près son activité au front, infirmières, brancardiers, militaires. Le président acquiesça, mais l’accusation protesta avec véhémence en affirmant qu’une activité au front n’avait rien à voir avec des menées contre-révolutionnaires. Joukov eut quand même le dessus, mais il était évident qu’il n’osait pas contredire les accusateurs et semblait les craindre; d’après les rumeurs et en dépit de toutes les conventions juridiques, il semblerait qu’ils se trouvaient être des membres du Soviet des Députés nommés par celui-ci.

D’ailleurs, au cours des dépositions des témoins de Pourichkévitch, les accusateurs y mirent tant d’obstacles que les défenseurs, père et fils Bobrichtchev-Pouchkine, exaspérés par ces attaques tendancieuses, demandèrent, avec l’accord de leur client, de suspendre l’audition de ces témoins.

 

Après que toutes les questions préliminaires et administratives furent mises à peu près au point dans cette ambiance confuse de truquage et de parodie de la justice, une constatation ahurissante fut établie: aucun des accusés ne possédait d’acte d’accusation et ignorait exactement ce qui lui était reproché. Le Président Joukov parut décontenancé par cet état de choses, tandis que ses collègues demeurèrent impassibles, comme d’ailleurs tout le long du procès, dans une ignorance candide et totale de ce que représente une séance de tribunal. Une suspension d’audience fut demandée par une délibération des juges, après laquelle Joukov annonça le report de la suite du procès au 3 Janvier.

17 Janvier 1918

 

Nous nous retrouvâmes donc le 3 Janvier sur le banc des prévenus. Un long défilé d’experts et de témoins déposèrent devant le tribunal, puis les inculpés furent interrogés. Il se précisait de plus en plus clairement pour tout être impartial et sensé que Pourichkévitch ne se trouvait à la tête d’aucune organisation, d’aucun complot; quant à ma participation à cette "affaire", elle se bornait à deux réunions inoffensives à mon domicile. Je ne doutais pas, en admettant que je me trouvais devant des juges équitables, que je devais être acquitté. Pourtant, je reconnais que ma manière de me comporter devant le tribunal risquait de m’attirer des conséquences funestes.

 

Puisque j’étais pris dans ce complot inexistant, tout en n’ayant jamais entrepris d’action contre le gouvernement bolcheviste, je ne désirais pas laisser aux "sans-culottes" l’impression que je les craignais et que je souhaitais m’effacer et me soustraire à leur jugement.

 

Je voyais dans ce premier procès monarchiste, l’obligation de me comporter avec honneur et dignité, sans lâcheté, ne-fut-ce que pour donner l’exemple à tous nos "bourgeois" pris de panique qui, mus par la terreur, avaient renié leurs convictions précédentes et s’étaient servilement inclinés devant la force révolutionnaire. C’est pourquoi, tout en concevant le danger que présentait pour moi cette façon d’agir et tout en maugréant dans mon for intérieur d’avoir été incarcéré pour un motif aussi absurde, je considérais de mon devoir, maintenant que je me trouvais devant le tribunal, de supporter cette épreuve sans faillir.

"Fais ce que dois, advienne que pourra", cette devise avait souvent été la mienne et je ne prétendais pas y transiger dans ce cas non plus.

Je sais que cette conduite me vaut ma condamnation et le risque constant d’un lynchage par les "sans-culottes", mais je ne la regrette point et en ressens une satisfaction morale. J’ai d’ailleurs été heureux d’apprendre que mon père, ma femme et de nombreux amis ont entièrement approuvé ma ligne de conduite.

J’ai omis de préciser que l’imbroglio de notre procès s’accentuait par l’accumulation de plusieurs groupes de prévenus inculpés de différents chefs d’accusation. Ainsi, Pourichkévitch était accusé non seulement, comme moi-même, de complot monarchiste, mais en plus de participation à la révolte des jeunes élèves officiers, ce qui fut démenti au cours du procès. Par contre, le colonel Mouffel et le jeune Duc de Leuchtenberg n’étaient accusés que de participation à cette révolte, ce qu’ils ne niaient nullement. Malgré leur manque de sympathie pour cette aventure ils s’étaient considérés tenus d’obéir aux ordres de leurs chefs hiérarchiques. Le Directeur de l’Ecole du Génie qui assistait en vêtements civils à l’audience n’eut, ni le courage, ni la loyauté de déclarer que c’était lui qui avait donné à son subordonné les ordres incriminés et que c’était donc lui et non le Colonel Mouffel le responsable. Faisant contraste avec l’attitude de ce général, le capitaine F., présent dans la salle, demanda au tribunal l’autorisation de parler et déclara crânement être un des responsables de cet ordre, dont Mouffel n’avait été que l’exécuteur. L’enquête n’avait jamais recherché ce capitaine que Mouffel de son côté n’aurait jamais dénoncé; il aurait donc pu demeurer à l’écart du procès. A la requête du tribunal, il fut arrêté séance tenante, mais, en raison de l’effet produit sur le public par sa courageuse intervention, il fut bientôt libéré. Mouffel et le jeune Duc furent d’ailleurs acquittés.

 

C’est dans cette aventure qu’apparut aussi la personnalité peu attrayante d’un protégé de Kerenski, le Colonel P. nommé chef du Secteur Militaire de Pétrograd. Le jour de soulèvement, il se présenta dans un étrange accoutrement à l’Ecole du Génie Militaire accompagné de son état-major, disposa les élèves-officiers en position de combat en leur faisant distribuer des armes et en leur indiquant les secteurs qu’ils seraient censés de défendre. Aussitôt que l’absurdité de cette aventure qui n’avait pas la moindre chance de réussite fut précisée, alors que dans tous les quartiers de la ville, ces jeunes gens et leurs officiers tombaient en martyrs, ce Chef s’empressa de s’esquiver accompagné de son état-major en se dissimulant parmi les bandes de gardes rouges qui montaient à l’assaut de l’Ecole.

Pour ajouter à notre procès le comble de l’absurde, un israélite, nommé Brouderer, membre du parti socialiste-révolutionnaire, avait été également impliqué, sous l’inculpation d’avoir participé à la révolte des "Younkers". Cet individu ne se présenta pas à l’audience ayant chargé son coreligionnaire, un nommé Poupiensky, membre de l’Assemblée Constituante, délégué de la Sibérie, de le représenter. Celui-ci vint déclarer dans une diatribe pompeuse, prétentieuse et vulgaire que son parti n’admettait pas la comparution du noble et loyal Brouderer, "ami du peuple", sur le même banc que Pourichkévitch et que les autres "monarchistes". Sa présence aux côtés de ces hommes aurait été pour lui "diffamante et ignominieuse". Maître Bobrichtchev-Pouchkine protesta et demanda au tribunal de nous éviter des injures de ce genre. Cependant, cette malveillante sortie ne pouvait nous froisser: il est presque impossible de trouver chez "un homme de parti" des sentiments chevaleresques, une noblesse d’âme, une délicatesse, une mansuétude.

18 Janvier 1918

 

Les séances du Tribunal Révolutionnaire concernant notre affaire durèrent plusieurs jours. Cinq d’entre nous, dont Pourichkévitch et moi, furent condamnés à la prison et aux travaux forcés(quatre ans pour Pourichkévitch , trois pour moi). Parmi les autres accusés impliqués dans notre procès, à mon sens dans le seul but de le discréditer, l’aspirant D. qui s’avéra être tout bonnement un escroc, écopa de deux ou trois mois; l’aspirant Z. fut interné dans un asile psychiatrique; le colonel Mouffel, le Duc de Leuchtenberg et le jeune G. furent acquittés. La présence de ces deux derniers prévenus, presque des adolescents, ajoutaient un côté tragi-comique à notre affaire. Etant donné la lointaine parenté du jeune duc* avec la Famille Impériale Russe, l’instruction et l’accusation essayèrent de le présenter comme un prétendant éventuel au Trône, mais devant cette nouvelle preuve de la sottise révolutionnaire, le non sens de cette invention saugrenue ne fut pas retenu.

 

Il est curieux de noter que l’instruction aussi bien que l’accusation profitèrent de toute circonstance pour nous poser des questions insidieuses concernant nos convictions monarchiques, ce qui était contraire à toute équité juridique. Chacun de nous, sans se dérober, exposa son point de vue, souvent différent l’un de l’autre, ce qui pour des juges impartiaux aurait servi de nouvelle preuve de non-existence de "complot".

Après la déposition fort écourtée des témoins de la défense, la parole fut donnée aux accusateurs. Chacun eut droit à deux réquisitoires, dont le premier précéda les plaidoiries de la défense et le second les suivit. La défense s’abstint d’une seconde plaidoirie.

Dans son "dernier mot" qui dura trois heures, Pourichkévitch prononça un de ses discours les plus brillants qu’il me soit arrivé d’entendre, discours qui produisit visiblement une forte impression sur l’audience. Néanmoins, tout en approuvant dans l’ensemble les termes de son exposé, je fus profondément peiné, déçu et même indigné par deux de ses déclarations.

 

En parlant de ses convictions monarchistes, il exprima sa désapprobation à l'égard de notre Empereur et surtout à l'égard de l'Impératrice.

D'une part, cette critique publique me paraît incompatible avec mes opinions et mon serment, d'autre part, Pourichkévitch aurait dû songer qu'il parlait de notre grandeur déchue, de l'Auguste Famille plongée dans le malheur, livrée sans défense à des ennemis implacables, ce qui de ce fait lui donnait le droit à une immunité encore plus inviolable.

Je fus moins affecté par un autre passage que j'aurais passé par pudeur sous silence et qui avait été provoqué par une allusion des accusateurs à l'assassinat de Raspoutine auquel Pourichkévitch avait participé. Je ne doute nullement que, dans cette action sanglante dont le résultat fut plutôt négatif, il croyait protéger le Trône et affranchir le pays et le Palais Impérial des sombres sortilèges qui les entouraient. Pourtant, je trouve qu'il n'aurait pas dû développer ce sujet devant le public et en faire strictement un cas de conscience.

 

Lorsque Pourichkévitch eut terminé son exposé, il se produisit un fait unique dans les annales judiciaires: deux des accusateurs bondirent de leurs sièges et prononcèrent leur troisième réquisitoire contre Pourichkévitch et nous tous.

 

Visiblement, certaines de ses paroles les avaient touchés au vif et avaient produit un violent remous dans leurs consciences révolutionnaires. Le Président Joukov assistait éperdu et impuissant à la sortie de ses collègues et ignorait évidemment qu'il présidait à la violation de tous les principes respectés jusqu'ici par tous les tribunaux des pays civilisés.

Alors, l’aîné des Bobrichtchev-Pouchkine se leva indigné en protestant vigoureusement contre l'inqualifiable incartade de l’accusation.

"Monsieur le Président", s'écria l'éminent avocat, "je plaide depuis bientôt un demi-siècle et ai appris à considérer le dernier mot d'un accusé comme son "chant du cygne", comme le tout dernier accord terminant ses aveux et ses justifications. Personne n'a jamais encore osé violer ce droit sacré accordé à tout accusé à la fin de son procès".

Tout penaud, le Président comprit enfin, mais un peu tardivement, son erreur et coupa la parole au deuxième accusateur en plein milieu de sa péroraison, alors que le premier avait réussi à terminer la sienne.

Cet épisode caractérise parfaitement non seulement la manière d'agir des "tribunaux révolutionnaires", mais aussi bien celle de tous les actes révolutionnaires qui pratiquent le droit du plus fort, l'arbitraire du vainqueur et la servitude du vaincu.

 

Dans leurs attaques acharnées contre nous, nos "procureurs" déversèrent tout le fiel, toute la haine qui les abreuvaient. Ne possédant aucun élément sérieux, aucune accusation valable pour nous confondre, ils jonglèrent avec des suppositions, des sous-entendus et des soupçons, en attaquant ensuite des questions politiques et sociales et en vociférant des slogans de meeting. Ils nous reprochèrent surtout notre haine des juifs et l'organisation des "pogroms", mais ils ignoraient tout de nos sentiments pour ce peuple et encore plus de notre passé de soi-disant fomentateurs de "pogroms".

Bien entendu, aucun des prévenus, ni moi-même, n'avions jamais été mêlé à aucun "pogrom", et quant à moi, mes sentiments à l'égard des juifs, avant la révolution, n'avaient jamais été hostiles, mais absolument neutres, humains et certainement humanitaires. Je n'avais jamais été "judophobe" avant la révolution.

Ils nous reprochèrent aussi "notre haine du soldat" et "les mauvais traitements que nous lui infligions". Sans s'arrêter sur l'incohérence, l'ineptie et l'inexactitude formelle de ce reproche, comment est-il possible de construire un réquisitoire sans connaître absolument rien du passé des prévenus et de se baser uniquement sur des suppositions? Ils attaquèrent aussi "les expéditions punitives" lors de la révolution de 1905, après la guerre malheureuse du Japon, et des "horribles cruautés" qui les accompagnaient. Ils ignoraient totalement que de tous les prévenus, j'étais effectivement le seul à y avoir pris part, tout jeune officier à la tête d'un détachement de soldats, et je décidai donc de relever ce défi dans ma plaidoirie et y faire part de mes souvenirs pour démontrer à ces "magistrats" que mes activités n'avaient jamais été blâmables.

Par ailleurs, avec un mépris total des principes du droit, nos procureurs fraîchement révolus, en faisant allusion à mon appartenance à des organisations "d'extrême droite",m'avaient délibérément mis en cause en tant qu'ennemi du peuple", "ennemi des classes déshéritées" et "ennemi de la liberté". Je pris également la résolution de riposter dans ma plaidoirie à cette attaque injustifiée que je considérais comme une injure.

Du même coup et toujours sans aucune preuve, ils me collèrent aussi l'étiquette de "partisan du Général Kalédine ", alors que je n’avais jamais appartenu à aucun des régiments cosaques ni à aucune de leurs organisations.

Bref, en ne citant comme exemples que ces quelques cas me concernant personnellement, Thémis avait été sur toute la ligne honteusement prostituée et bafouée.

 

Le dernier représentant de l'accusation prononça un réquisitoire extrêmement long dont je ne présenterai qu'un court résumé.

Ce réquisitoire exprimait la haine et la vengeance du plébéien savourant sa victoire sur l'ennemi écrasé. Ne faisant presque aucune allusion au chef d'accusation et au procès lui-même, il proclamait la victoire du prolétariat qui devait dorénavant abandonner tous les préjugés périmés bourgeois sur la justice, les lois, les droits et l'égalité et qui ne devait suivre que le programme de la lutte des classes, en considérant tous les bourgeois comme des ennemis asservis et vaincus qu'il importait d'achever et d'exterminer. Ce discours, empreint de slogans de meetings et de haine implacable, poursuivait à mon avis le but d'exciter contre nous les plus bas instincts populaires et pouvait facilement inciter les gardes qui nous reconduisaient dans la nuit vers nos geôles à nous exterminer en cours de route.

 

Notre allure digne et fière déplaisait vivement à ce "magistrat".

"Contemplez donc ces ennemis du peuple", vociférait-il, "voyez leurs sourires narquois et leurs manières altières; ils ne semblent pas craindre le jugement populaire; je ne doute pas que le régime que nous leur imposons n'est pas assez sévère".

Les deux avocats Bobrichtchev-Pouchkine ayant offert de me défendre, je les en remerciai vivement, mais refusai leurs précieux offices, désirant assumer ma défense moi-même. Je n'avais pas préparé de plaidoirie et m'étais seulement tracé un plan sommaire de ses éléments principaux.

20 Janvier 1918

 

Je vais donc essayer de me remémorer aujourd'hui, d'après mon plan, les lignes principales de ma plaidoirie, par lesquelles je terminerai enfin l'exposé de notre ridicule procès, puisque j'ai eu ces derniers jours beaucoup d'impressions nouvelles que je crains ne plus pouvoir concentrer dans mon journal.

 

Messieurs les Juges, commençai-je, fidèle à ma règle de ne jamais employer le mot "camarade" qui a été tellement avili et vulgarisé au cours de ce s derniers mois.

Je reconnais que mes phrases paraîtront bien décousues après la verve, l'inspiration et les brillantes plaidoiries de nos deux éminents avocats et de V.M. Pourichkévitch. Néanmoins, j'ai refusé l'assistance de défenseurs puisque mes paroles qui n'exprimeront que l'entière vérité et le fait de mon innocence ne nécessitent ni artifices, ni éclat, ni style alambiqué. Je déclare nettement et formellement qu'il n'existait aucune raison valable pour me mettre en état d'arrestation et me faire comparaître devant votre tribunal, car, après un examen minutieux de tous mes actes, je n'y trouve rien de répréhensible et aucune preuve de participation à l'action criminelle qui m'est reprochée à l'égard du régime actuel. Je ne puis d'ailleurs reconnaître cette participation, puisque le fameux "complot" qui nous est reproché n'a jamais existé ni dans mes pensées, ni dans celles de mes invités. Nous étions de vingt à vingt-cinq hommes réunis par de vieux rapports amicaux et par la communauté de nos convictions.

 

J'exposais ensuite au tribunal les rapports qui me liaient à V.M. Pourichkévitch et que j'ai énoncés en détail plus haut. Puis, je continuais :

 

Je suis certain que dans de très nombreuses maisons de Pétrograd dans lesquelles plusieurs personnes se trouvent réunies, tous abordent les mêmes sujets discutés par mes amis et moi; les autorités devraient donc arrêter tous ces citoyens, si les prisons déjà surchargées à l'excès possédaient la capacité de les contenir.

 

Je répète, nos conversations ne contenaient aucun indice de crime; elles avaient pour objet de réunir des hommes de sentiments congénères pour détendre leurs coeurs meurtris et pour essayer de trouver un courant bénéfique pouvant influencer les différents milieux sociaux.

 

Je ne prévoyais donc pas du tout que des circonstances aussi insignifiantes, par comparaison à l'ampleur des événements politiques contemporains et qui s'étaient produites bien avant l’avènement de votre pouvoir, mais sous "le règne" de Kerenski, aient pu me transformer en détenu, privé pour un long moment de tous ses droits et de toute vie personnelle et incarcéré en réclusion solitaire. En tant que victime innocente, j'ai le droit de demander satisfaction aux autorités qui ont permis la violation du droit et de la justice, mais je doute qu'elles veuillent bien l'admettre

 

Je ne parlerai plus du fameux "complot", puisque le procès a bien montré l'inexistence de cette accusation et que par conséquent mon droit sacré de simple hospitalité ne saurait être considéré comme criminel.

 

Il semblerait que mes crimes imaginaires étaient restreints à mon acte d'accusation. Or, en dépit de toutes les règles, de toutes les lois établies par les traditions juridiques, nos accusateurs voudraient m'imputer ma participation à la révolte des jeunes élèves-officiers("Younkers") et mes attaches avec le mouvement cosaque du Général Kalédine.

 

J’ignorais tout du premier mouvement avant l'avènement de cette tragédie cauchemardeuse. Néanmoins, si j'avais pris le risque d'immoler ces jeunes vies, je serais tombé à leur tête et n'aurai jamais suivi leur lutte du fond d'un abri comme celui qui les commandait. En outre, ma participation à cette action est absolument impensable, puisqu'il s'agissait de maintenir le pouvoir de Kerenski, de cet homme nul et criminel, dont le "règne" constitue une des pages les plus ignominieuses de l'Histoire de Russie et dont j'ai exposé à l'instruction ma manière de penser. Au cours de leurs réquisitoires, les accusateurs ont fait allusion à ces attaques contre "un homme vaincu". Je tiens à préciser que j'énonçais hautement ces mêmes opinions, dès Mars 1917, lorsque cet homme se trouvait au faîte de la popularité.

 

Quant au mouvement du Général Kalédine que nos "procureurs" m'accusent sans aucune preuve, uniquement par suppositions, de soutenir, je suis prêt à expliquer les raisons qui m'ont empêché d'aller rejoindre ce mouvement dans la région du Don. J'ignorais tous les détails de cette action et rien que les bruits qui circulaient sur la participation de Boris Savinkov à ce mouvement me rendaient circonspect.

 

Eh bien voilà, Messieurs les Juges! Tout mon dossier pour lequel vous m'avez privé de ma liberté, en me faisant défiler sous escorte, comme un vulgaire voyou, dans les rues de Pétrograd, en permettant à des gens qui m'ignorent de m'injurier. L'auditoire se souvient de l’abominable impression produite par les glapissements hystériques et haineux de M. Poumpiansky, lors de la première séance du tribunal. Assuré de son impunité, profitant de notre faiblesse et de notre état de détenus installés sur ce banc d'infamie, qui est pour nous une place d'honneur, cet individu s'est permis de nous outrager pour la seule raison que nous savons aimer profondément notre pays accablé et sommes prêts à le défendre, alors que ce sont les sires Poumpiansky, représentants du parti des socialistes-révolutionnaires, qui ont osé attenter au Sacro-Saint de la religion Chrétienne, à l'entité de l'Eglise Orthodoxe, qui ont détruit la grandeur du génie national, qui ont dépravé et démoralisé notre vaillante et victorieuse armée, qui enfin ont conduit notre Patrie au bord de l'abîme.

 

Je fais appel non pas pour défendre mes intérêts personnels, privés et familiaux, dont je ne fais aucun cas lorsqu'il s'agit de la grandiose cause commune concernant l'entité et le salut de la Russie, mais, en prenant pour exemple mon cas, je m'aperçois de la violation et de la transgression de toutes les lois d'équité et de justice de notre pays.

 

Je passe maintenant à la question de mes convictions politiques, de mes idéaux en tant que citoyen Russe, question qui intéresse vivement nos accusateurs, mais qui néanmoins ne saurait être soumise à l'appréciation du tribunal. Les convictions et les aspirations de chaque être sont le sacro-saint de son esprit libre que les autorités d'un état vraiment libre ne se permettent pas d'aborder. Mais je suis prêt à satisfaire votre curiosité, n'ayant nullement honte de mes opinions, mais au contraire les proclamant avec fierté.

 

Vous avez parfaitement raison de dire que je suis monarchiste. Je l'ai toujours été et le demeurerai toujours, car telle est ma conviction radicale. Durant toute ma vie, j'ai vécu et servi avec des sentiments de dévouement à notre Empereur; j'ai toujours gardé ces sentiments non pas pour les avantages qu'ils pouvaient m'apporter, mais comme suite à une profonde conception et connaissance de l'histoire de mon pays. J’ai été l’objet de prévenances et de bienveillance de l’Empereur. Si, en ce temps là, mes convictions s’étaient modifiées, j’aurais quitté le service et me serais tenu à l’écart. Actuellement, lorsque Sa Majesté l’Empereur a perdu son pouvoir, sa puissance et son prestige, je me considérerai indissolublement lié à lui, même au cas où mes opinions auraient changées. Mais, je m’empresse de spécifier, tel n’est pas mon cas; je suis aujourd’hui un partisan aussi convaincu de la monarchie comme lorsque je suivais strictement le chemin qui me liait à mon serment. De tout mon coeur et de tout mon esprit, je reconnaissais alors le pouvoir de mon Empereur et je me conduirais en vil et indigne valet si je le reniais aujourd’hui. Lorsque la révolution éclata, j’ai cherché dans la prière la vigueur morale pour demeurer inébranlablement fidèle à mon serment et marcher au devant de la mort en gardant toute ma dignité, tout mon honneur, car il était évident qu’un commandant de régiment avec mon état d’esprit devait inévitablement se préparer à mourir. Mais l’Empereur lui-même me sauva la vie en préférant dans toute sa mansuétude abdiquer plutôt que provoquer une révolte et faire périr ses fidèles. Il ne me restait plus qu’à me soumettre à la volonté de mon Empereur, provisoirement, jusqu’à la fin de la guerre.

 

Je passerai maintenant à certaines questions personnelles évoquées au cours des péripéties de notre procès. J’ai été vivement surpris d’entendre dans les réquisitoires de nos accusateurs non pas une interprétation impartiale de notre culpabilité, mais une expression de malveillance, de haine, d’un désir de vengeance provoqué par un antagonisme de classe. IL semblait que, dépité par la médiocrité des chefs d’accusation, le Ministère Public essayait d’influencer les juges par des discours sectaires sur des sujets politiques. Ainsi, l’accusation faisait allusion aux expéditions punitives de l’ancien régime, en les présentant sous un aspect erroné et très partial. Or, de tous ceux qui se trouvent à mes côtés sur le banc des prévenus, je suis le seul à avoir participé à ces "expéditions punitives". L’accusation ignore mes états de service, ignore tout de mon passé; aussi, aurais-je pu ne pas relever ce défi, n’ayant jamais eu à rougir de mes actes, je l’accepte volontiers.

En effet, j’ai pris part à la tête de mon détachement, au titre de Lieutenant et de Lieutenant Capitaine des Lanciers de la Garde de S.M. l’Impératrice, à la répression de la révolution de 1905. J’ai également participé aux expéditions punitives sur les territoires de la Baltique. Mais, à l’opposé de votre attitude haineuse qui réclame la vengeance et le châtiment, qui jouit sans aucune indulgence de la défaite de son ennemi, mes camarades et moi-même, dans la rigueur de notre devoir militaire, nous nous efforcions dans la mesure du possible de trouver des circonstances atténuantes aux révolutionnaires tombés entre nos mains et menacés de lynchage par nos soldats.

Je me souviens, après le 9 Janvier 1905, avoir gardé pendant trois jours mon équipement militaire, avoir sommeillé quelques heures à peine sous un porche ou dans n’importe quel réduit et, malgré mon épuisement, m’être efforcé sans relâche de sauver la vie des terroristes. Je vois, d’après les paroles de Monsieur l’Accusateur Evdokimov, qu’il aurait agi tout autrement à ma place, puisqu’il n’admet aucun sentiment chevaleresque à l’égard des vaincus.

 

Je me souviens aussi que plus tard, toujours dans une des provinces de la Baltique, j’ai sauvé un homme fort respectable se trouvant dans la même situation que moi aujourd’hui en face de vous. Cet homme, médecin local, aimé et respecté de la population, était un socialiste convaincu, mais théoriquement seulement, puisqu’il n’avait jamais pris part à aucune activité révolutionnaire. Un des propriétaires terriens locaux, de réputation douteuse, nourrissait une animosité à l’égard de ce médecin qui l’avait empêché d’exploiter les paysans par des moyens illégaux. Profitant de l’arrivée des troupes punitives, sous les ordres de mon camarade, chef de l’escadron auquel j’avais été envoyé en renfort, ce propriétaire dénonça le médecin sous des accusations inexactes et le fit arrêter. Ayant appris par hasard l’innocence de l’inculpé, ses opinions n’étant pas un prétexte pour un châtiment, je me consacrai pendant toute la journée à la tâche de disculper le prévenu et de convaincre mon camarade et capitaine d’instruire sérieusement cette affaire. Vers le soir, l’innocence du médecin fut établie et c’est moi-même qui lui annonçai joyeusement sa libération.

 

Voici comment nous agissions à l’époque: respectueux de notre serment, de nos obligations militaires et des exigences de l’Etat; nous remplissions notre devoir et n’avons donc de compte à rendre à personne, puisque nous ne transgressions jamais les limites de la justice, de la mansuétude, de la loyauté et de l’impartialité.

 

Voilà donc avec quelle délicatesse, avec quelle prudence ,nous assumions notre tâche et avec combien de scrupules nous respections la vie de notre peuple. Je me trouve actuellement face à vous dans la même situation que le médecin dont je viens de parler; en dehors de mes opinions "contre-révolutionnaires", je n’ai commis aucun acte répréhensible. Mais, il me semble que la conduite de M. Evdokimov à mon égard est toute différente de la mienne à l’égard de mon médecin.

 

Un autre accusateur, M. Manouilsky semble-t-il, m’a dénommé "ennemi du peuple, ennemi des classes opprimées". Il alla plus loin encore en m’appelant "ennemi du soldat". De telles insinuations, quoique prononcées par un homme qui ignore tout de moi, me semblent être des injures et des calomnies réfutées par toute mon existence et par mon caractère et je ne puis les passer sous silence.

 

"Ennemi du Peuple"... A quel point faut-il ignorer tout de moi pour m’appliquer une attestation de ce genre. Si je demandais à M. Manouilski de citer tous ceux que j’ai largement aidés, tous ceux que j’ai soutenus, tous ceux que j’ai assistés dans des moments critiques, y compris les paysans et en particulier leurs enfants des villages voisins à mes propriétés, tous ceux qui en majorité appartenaient aux "classes opprimées", dont je suis censé être l’ennemi sur les dires imprudents et osés de ce monsieur, eh bien, le défilé qui se présenterait ici serait vraiment convaincant!

 

Et pourtant, l’attestation suivante est plus forte encore : "Ennemi du Soldat".Toute mon existence a été étroitement liée à celle de notre soldat russe; je souligne l’adjectif "notre", car le "soldat révolutionnaire" m’est totalement étranger.

 

En dehors de ma famille, tout mon amour et toute ma passion se concentraient précisément sur ce soldat avec lequel je m’entendais si bien. Je doute fort que cette même entente puisse se faire si M. Manouilski s’avisait à se mettre en rapport avec lui.

 

Je possède toute une caisse de lettres adressées à moi par mes soldats et mon accusateur pourrait en tirer une conclusion édifiante à l’égard de "l’ennemi du soldat".

 

Je déteste parler de moi-même et regrette d’y être contraint par les définitions incongrues de mes accusateurs.

 

Je dois encore relever les paroles de M. Evdokimov irrité par la manière désinvolte de notre comportement sur le banc des prévenus, exaspéré par nos têtes fièrement relevées et inquiet par le régime pénitentiaire peut-être trop clément qui nous est appliqué.

 

Vous ne me verrez jamais la tête courbée, car je me sens absolument pur en face de ma conscience et en face de mon peuple dont nos accusateurs se prétendent être les représentants.

C’est pourquoi aucun régime, aucune menace ne m’obligeront à baisser la tête. CELLE-CI PEUT ROULER A VOS PIEDS DE VOTRE ECHAFAUD, MAIS SACHEZ QUE JAMAIS ELLE NE S’INCLINERA DEVANT VOUS.

 

Messieurs les Juges du Tribunal Révolutionnaire, au cours de ma réclusion forcée, j’ai eu l’occasion de lire de nouveaux journaux; tous s’intéressent à votre Tribunal, mais tous l’accusent, en le trouvant expéditif, ni juste, ni clément et imprégné d’un esprit d’intolérance, de parti pris, d’animosité et de vengeance. S’il en était ainsi, si vraiment tous les fondements du Droit et de la Légalité se trouvent ici négligés et bafoués, alors tout notre procès, tous vos débats judiciaires seraient une perte de temps improductive.

 

Je suis de nature optimiste et ne veux pas croire que le tribunal de mon propre pays puisse tomber aussi bas. Je veux espérer que vous êtes animés bien sincèrement par l’esprit d’équité et de justice. C’est pourquoi, j’ai prononcé ma plaidoirie, ne pouvant supposer que le verdict qui nous attend soit décidé et prescrit d’avance.

 

Je termine ainsi que j’ai commencé; je ne me reconnais aucune faute. J’ai parlé très franchement de moi-même, ne doutant pas que cette franchise pourrait me faire du tort. Mais j’ai préféré raconter en détail toute la vérité, non par crainte bien entendu, mais par respect envers moi-même et aussi par le respect que je veux garder envers le tribunal de mon pays.

 

L’accusation a prétendu qu’en face de prévenus professant d’autres opinions que les vôtres, Messieurs les Juges, et pouvant un jour devenir un danger pour vous, vous deviez, pour les juger, prendre en considération non pas les principes de la Légalité et de la Justice, mais les intérêts du parti et les préventions de classe. Bien entendu, en examinant la question du point de vue général, utilitaire, trivial et mesquin, cette manière d’agir pourrait sembler pratiquement avantageuse et facile, si...

Il y a un SI... S’il n’existait pas de Jugement Divin, de Droit Divin...

S’il n’existait pas la Loi universelle et irréfutable selon laquelle toute action malsaine porte son châtiment...

 

Ce sont, Messieurs les Juges, les paroles de Notre Seigneur Jésus Christ, votre Sauveur et le mien, et aussi le tien, oh infortuné Peuple Russe! Si cruellement éprouvé, torturé, leurré, séduit, pillé, ruiné, trahi et vendu...

21 Janvier 1918

 

Après ma plaidoirie, au cours de la suspension de la séance, Maître Bobrichtchev-Pouchkine s’approcha de moi en me félicitant de mon discours courageux."Mais, ajouta t-il, je dois vous dire que vos paroles vous ont perdu; j’étais certain que vous aviez toutes les chances d’être acquitté; maintenant votre condamnation est certaine".

 

J’en ai enfin terminé avec la description de mon procès. Il fallait bien l’enregistrer dans mon journal, mais quel ennui de récapituler toute cette ridicule mise en scène, toute cette sottise.

 

La phrase du grand Goethe me revient à l’esprit :

 

"Mit Dummheit kämpfen Götter selbst vergebens"

("Contre la sottise les dieux eux-mêmes combattent en vain")

***

*

Forteresse Pierre et Paul

Traduit du Russe

et annoté

par

Alexandra Sérébriakoff

fille de L’Auteur

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